lundi 1 novembre 2010

Un vrai temps de Toussaint

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Lot et Garonne
Savignac-Sur-Lède
31 octobre 2010
   

          « Un vrai temps de Toussaint» aurait dit Moum aujourd'hui. Elle n'aurait pas oublié de me demander si j'étais bien allée au cimetière porter les chrysanthèmes « un pour ton père, même s'il en avait rien à faire des fleurs, mais des fois que ton oncle viendrait sur sa tombe, toujours à me débiner cet espèce de vieux con ! Et deux sur la tombe de ton grand-père. Un pour lui, et l'autre pour ta grand-mère d'Espagne qui est bien trop loin pour qu'on puisse lui apporter quoique ce soit ».

          - Maman, grand-père détestait les chrysanthèmes, il trouvait ça borniol, aurais-je fait remarquer.

          - Je m'en fiche, à la Toussaint on fleurit les tombes, et ce n'est pas ton grand-père qui va faire la loi ! aurait-elle rétorqué en s'étranglant avec un carré de chocolat praliné orange. Moum était comme ça, pas question de plaisanter avec la tradition.

          Comme d'habitude, il n'aurait été fait aucune allusion à grand-mère, sa mère si vous préférez. Moum avait la dent dure et la rancune tenace.

          Cette année, j'ai donc, comme tous les ans, déposé mes offrandes fleuries. Un chrysanthème rouge pour grand-père, « allez ne râle pas, ça me fait une occasion de venir te voir », et un chrysanthème jaune pour la abuela Maria qui dort selon ses derniers désirs dans un petit cimetière de la Mancha, loin de son Andalousie natale et des assauts de ce mari qui n'avait eu de cesse de l'engrosser tous les ans. Rien pour l'autre grand-mère, je n'y pense jamais, c'est comme ça, je n'y peux rien.

          Pour papa j'en prends toujours un rose pâle parce que j'aime bien le rose et que papa les fleurs, il s'en moque vraiment. Cette année ce qui était différent, c'est que j'en ai mis un deuxième, rose aussi, pour Moum. J'avais d'abord pensé en mettre un très gros pour tous les deux mais je me suis ravisée en la voyant déjà se redresser indignée dans son gros fauteuil de nuages : « Ma petite fille, je trouve choquant que tu ne sois même pas capable d'offrir un chrysanthème à ta mère pour la Toussaint ! La couleur que tu voudras, je ne suis pas embêtante tu sais bien, enfin pas mauve s'il te plait, je trouve que ça fait borniol... "

 



mardi 8 juin 2010

Dimanche en amont du temps

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Photo : Michel Denis-Huot


       Il ne pleuvait plus quand je suis arrivée. Le ciel restait juste ostensiblement bas et humide, s'accrochant ça et là aux coteaux alentours, un temps tristounet comme maman les déteste. Normalement, je ne viens jamais la voir le dimanche mais aujourd'hui c'était un peu spécial et en plus j'étais en retard. Autant vous dire que je ne me suis pas attardée à admirer les massifs de roses ni à écouter les gazouillis des oiseaux dans les haies et que j'ai grimpé quatre à quatre les marches du perron.

       A cette heure, tous les résidents étaient à table mais il régnait un calme inhabituel dans la grande salle-à-manger comme si le ciel bas s'était installé ici aussi, même la grosse chatte grise et blanche quémandait à manger en silence et le bout de sa queue s'arquait en un point d'interrogation vibrant d'impatience. C'est Madame Petitjean qui m'a aperçue la première, son visage s'est éclairé et sa belle voix grave a brisé le silence fatigué :

       - Ah ! Mademoiselle, vous êtes là !

       Elle avait emprisonné ma main entre les siennes et  plongé son regard dans le mien. Elle semblait chercher ses mots et je les voyais monter de sa gorge et  s'ordonner derrière ses lèvres comme s'ils hésitaient un peu.

       - Ah ! Mademoiselle, si vous saviez comme j'ai du chagrin, a-t-elle enfin lâché et j'ai cru qu'elle allait se mettre à pleurer tant ce chagrin était palpable dans le frémissement de la voix.

     Je l'ai réconfortée comme j'ai pu et puis je lui ai dit que maman m'attendait en haut et que j'étais vraiment en retard, vraiment en retard et je suis montée la rejoindre abandonnant l'adorable vieille dame à sa peine étrange et inexpliquée.

     Dans la chambre de maman il faisait un peu chaud malgré la fenêtre grande ouverte qui faisait onduler les bords du drap blanc. Maman dormait paisiblement dans sa chemise de nuit rose avec un nounours. J'ai déposé un baiser sur son front tiède et caressé ses cheveux soyeux. Elle sentait bon « Organza » de Givenchy mais je préfère quand elle porte du « 5 » de Chanel. J'ai cherché un peu dans la salle de bain mais il n'y en avait plus. Sur la table de nuit son réveil qui parle a dit de sa voix un peu métallique et saccadée « il est treize heures ». Je me suis assise dans le fauteuil près du lit, j'ai pris le réveil qui parle de maman et j'en ai retiré les piles.

       A présent maman avait tout le temps....


dimanche 9 mai 2010

La vérité sort de la bouche des vieilles dames....

Dordogne_Roque_Gageac_Coquelicots_mai_2007

Dordogne
La Roque-Gageac
mai 2007

        - Madame, Madame, ouvrez les yeux, votre fille vient d'arriver, hurle l'aide-soignante dans l'oreille de maman qui ne bronche pas. Il faut dire qu'à cette heure la plupart des résidents accusent une petite fatigue post-prandiale et ils somnolent tous à des degrés divers au fond de leur fauteuil. Seul Madame Petitjean affiche un taux de vigilance maximale et elle s'est redressée d'un coup sur le siège voisin à peine ai-je mis le pied dans l'entrée. Alzheimer ou une dégénérescence sénile quelconque lui a bouffé presque tous les neurones mais c'est une très belle vieille dame, infiniment classieuse et distinguée. Madame Petitjean est raide dingue de moi, elle m'assaille de sa sollicitude à chacune de mes visites, s'enquiert de ma santé, de mes états d'âme et finit toujours par me supplier de l'emmener avec elle.

        - Ah ! Vous êtes là susure-t-elle de sa belle voix grave... Comme vous êtes belle s'extasie-t-elle en me caressant des yeux et puis, vous avez l'air si douce et si gentille, et vous êtes si bien habillée aussi....

Et elle se met à secouer le bras de maman toujours aussi imperturbable en l'enjoignant à son tour de se réveiller et de contempler ma gracieuse apparition. Mais maman n'est pas décidée et garde les yeux obstinément fermés en esquissant quand même une petite moue de contrariété.

           - Madame, reprend de plus belle l'aide soignante dans l'oreille valide de maman, ouvrez les yeux et regardez votre fille qui vient d'arriver. Elle est très élégante et très belle, vraiment très belle.

Tout ce tintamarre autour de ma petite personne a tiré quelques uns des dormeurs de leur torpeur et une demi douzaine de regards me dévisagent à présent d'un air morne. Je voudrais bien dire à l'aide-soignante que maman ait les yeux fermés ou ouverts ne changera rien à l'affaire parce que maman est parfaitement aveugle depuis des lustres mais cette femme ne doit pas encore le savoir et personne ne semble avoir jugé opportun de l'en informer. Je trouve cela un peu fâcheux et pour tout arranger Madame Petijean s'est remise à secouer le bras de maman comme un prunier.

       - Mais enfin, hurle-t-elle encore plus fort que l'aide soignante, vous allez la regarder cette belle jeune-femme comme on vous le demande au lieu de dormir bêtement !

Maman a ouvert les yeux, elle a soustrait brusquement son bras aux assauts de sa voisine et affiche à présent une expression extrêmement contrariée. Je m'attends au pire, maman n'aime pas qu'on la secoue.

          - Je vous remercierais de bien vouloir arrêter de hurler comme ça toutes les deux et de me secouer. Je vous ferais remarquer que je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour voir que ma fille est belle, elle l'a toujours été !

Toute imprégnée d'orgueil maternel elle se rencogne dignement au fond de son siège et se rendort aussitôt. J'en profite pour m'emparer de son fauteuil et m'esquiver vers des lieux plus tranquilles. Madame petitjean me caresse subrepticement la manche. « Je suis sûre que vous êtes une fée » ai-je le temps de l'entendre murmurer avant de disparaître dans le couloir avec maman.


samedi 20 février 2010

La grippe espagnole

Toulouse_11_2006_peniches_et_reflets

Haute-Garonne
Toulouse, Canal du midi
novembre 2006

       - Ma petite fille tu n'es qu'une criminelle ! lança maman en se tortillant de colère dans son fauteuil voltaire, tu veux ma mort ou quoi ?

       Je posai sidérée les deux plaques de chocolat sur sa table de nuit et rangeai son pull en mohair rose dans la grande armoire de sa chambre.

     - Maman comment peux-tu me dire des choses pareilles? lui hurlai-je indignée dans l'oreille droite.

       - Il paraît que tu as signé l'autorisation de me faire vacciner contre la grippe A, comme si je n'étais pas capable de décider toute seule !!! Moi vivante, il est hors de question de me vacciner contre quoi que ce soit ! Je n'ai jamais attrapé la moindre grippe de ma vie, même pas l'espagnole alors tu vois, fulmina-t-elle.

       - C'est normal, tu n'étais même pas née à cette époque marmonnai-je avec une parfaite mauvaise foi.

     - Je n'étais pas tout a fait née nuance, j'aurais pu mourir dans le giron maternel triompha-t-elle en se tortillant de plus belle sur le velours rouge du fauteuil.

       Un silence pesant s'installa dans la pièce que seul venait troubler le ronronnement du moteur du matelas à air. Je jetai en douce un coup d'oeil à maman qui n'avait plus l'air en colère du tout. Elle chantonnait même « La Belle de Cadix » ce qui me donna tout lieu de croire qu'elle avait déjà oublié cette histoire de vaccin.

     - Au fait, fit-elle en s'interrompant net en pleine montée chromatique, tu vas voter pour qui aux prochaines élections ?

       Comment cette femme complètement aveugle et pratiquement aussi sourde, qui ne regarde jamais la télé ni n'écoute la radio qui vit depuis plus de quatre ans dans un monde étrange et fantaisiste pouvait-elle détenir une telle information?

    - Moum, comment sais-tu qu'il y a des élections bientôt ?

     - Ma petite fille je ne suis pas encore complètement gâteuse et je me souviens parfaitement que les régionales ont  lieu tous les six ans, que les dernières se sont déroulées en 2004, donc il me semble logique que l'on revote cette année : CQFD.

       Elle se mit à glousser de satisfaction et son visage se  plissa comme une petite pomme ridée. J'attaquai sans l'ombre d'un remord une troisième rangée de chocolat fourré praliné à l'orange.

     Maman avait resombré dans la plus complète léthargie depuis un bon moment quand, sans que rien n'ait semblé le prévoir, elle se redressa brusquement et me demanda tout de go :

     - Tu crois que c'est toujours De Gaulle qui est président parce qu'il doit être bien vieux maintenant ?


mercredi 26 août 2009

Le Chat de Schrödinger


Kenya_mer_de_nuages_juillet_2008

Mer de nuages
juillet 2008

 

 

La lumière n'est déjà plus tout à fait la même, aujourd'hui quelque chose a changé, imperceptible comme si la clarté du jour était devenu moins vaste et moins crue. Une ambiance dorée, plus enveloppante habille le jardin et limite le regard à la cime des platanes de l'allée qui mène à la Solitude. Aujourd'hui j'ai terminé la confiture de pêche et je suis aussi allée voir maman.

Elle, je l'ai trouvée comme d'habitude assise dans son gros fauteuil, calée par un oreiller à la taie volantée. La seule chose qui n'était pas pareille c'est le long tube flexible qui allait de son nez à une machine à oxygène. "Pschiitttt…. Pfffffff ; Pschiit…. Pffffff ", faisait la machine accrochée aux narines de maman sans que cela ne semble la gêner la moins du monde. Elle battait bien comme il faut la mesure avec son pied et sa main au rythme des "Pschiittt…. pfffff… ; pschiittt…. pfffff….". Maman a toujours eu le rythme dans le sang.

- Comment va ton chat aujourd'hui ? m'a-t-elle demandé sans ambages.

J'ai mis un peu de temps à lui répondre, à cause des "pschiiitt…. pfffff…." d'abord, et ensuite parce qu'elle ne me demande jamais de nouvelles du chat.

- Il va bien pour un vieux chat de vingt ans, ai-je répondu.

Elle est restée songeuse un moment.

-Tu crois? je ne le pensais pas si léger, je ne lui aurais pas donné plus de trois kilos.

Son pied et sa main continuaient de battre la mesure. "Tu devrais servir le café à ton père, il va refroidir" a-t-elle ajouté. J'ai eu bêtement envie de rigoler en pensant que papa aurait du mal à refroidir davantage et puis j'ai réalisé qu'elle devait parler du café. Je suis vraiment parfois en dessous de tout. Pour faire diversion, je lui ai filé un des petits chocolats de chez Harrods qu'elle s'est mise à suçoter d'un air inspiré.

- Tu crois qu'on peut être vivant et mort à la fois ?

Depuis que maman a plongé dans la fantaisie la plus éhontée, il est parfois difficile de savoir de quoi elle parle. Je ne savais donc pas trop si elle me demandait cela à cause du chat ou à cause de papa. La seconde possibilité me paraissait la plus délicate à traiter. J'entrepris donc lâchement de lui parler de Schrödinger.

- Ma petite fille se déchaîna-t-elle, tu crois que c'est le moment de me parler d'un cinglé qui enfermait les chats sans défense avec une fiole de poison dans une boite en carton pour prouver qu'il était mort et vivant à la fois hein ?

- C'était juste une expérience de pensée, tu vois, il ne l'a jamais fait pour de vrai juré.

Elle se calma un peu puis reprit

- Parce que tu vois, des fois j'ai l'impression d'être morte et si on ne peut pas être mort et vivant à la fois c'est que je suis vivante, c'est tout ce que je voulais savoir ! Et puis sois gentille, sors-moi ton chat des genoux, il est un peu lourd et il m'empêche de respirer.

"Pschiiittt….pffffff ; pschiittt…. pfffff….."

 

 



samedi 11 juillet 2009

Noël en juillet

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Lot et Garonne
Villeneuve-Sur-Lot, le Pont des Cieutats
novembre 2007


Les hortensias sont énormes dans le petit jardin et la vigne vierge bruit du vrombissement continu des abeilles. Par contre je n'ai pas beaucoup vu les écureuils cette année et si ce n'étaient les coquilles de noisette qui jonchent la pelouse, on pourrait croire qu'ils ne sont pas revenus. Lao Tseu paresse sur le fauteuil relax, elle surveille les préparatifs du départ, s'étonne de la présence d'une trottinette et d'un tube de dentifrice à la fraise parmi le tas de bagages qui s'accumulent dans le couloir.

Je suis en vacances et l'idée m'en est agréable même si ce n'est pas tout fait comme d'habitude ou juste vraiment comme d'habitude, la trottinette mise à part et le dentifrice à la fraise aussi bien entendu.

J'ai rangé la maison et laissé les consignes aux enfants : "n'oubliez pas d'arroser les bonsaïs, de nettoyer la gamelle du chat faites attention aux orages, faites attention à vous, faites…".

 

Je suis allée voir maman aussi et je lui ai expliqué que je partais un peu, pas trop loin comme l'an dernier alors il ne fallait pas qu'elle s'inquiète. Elle a été surprise que je ne fête pas Noël à la maison cette année. Je lui ai expliqué qu'on était le 9 juillet et que Noël était encore loin. "C'est pour ça qu'il fait si chaud alors" a-t-elle murmuré en laissant ses yeux aveugles s'attarder sur les défauts du mur de sa chambre.

 - Tu t'en vas déjà a-t-elle grogné alors que je prenais congé, j'avais des choses à te dire mais j'ai oublié.

Je l'ai rassurée et lui ai affirmé que ce n'était pas grave, que ça allait lui revenir.

- Et comment veux-tu comprendre ce que je veux te dire si je ne me rappelle plus ! s'est exclamée maman avec colère.

Je l'ai embrassée bien fort, elle sentait bon le 5 de Chanel comme d'habitude.

- Tu es vraiment sûre que ce n'est pas Noël ? a-t-elle répété encore une dernière fois avant que je sorte.

 

Je suis en vacances, j'ai presque tout coché sur la liste des choses à faire avant de partir, il ne reste qu'un timbre à mettre sur une enveloppe et quelques bricoles sans importance, je n'ai rien oublié….

 

mardi 28 avril 2009

Le jour de la fin du monde

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Lot et Garonne
Le Temple-Sur-Lot, Le Lot
juin 2007


 Il pleuvait encore quand je me levai. Je n'y prêtai guère attention, le phénomène est assez banal en cette saison et je n'ai pas d'explication plus rationnelle à vous fournir même si certains autour de moi ont pu par le passé en avancer de plus fantaisistes. Je déjeunai, je me douchai puis m'habillai avec la rigueur implacable dont je peux faire preuve à mes heures. Je partis travailler sans même regarder ma boite e-mail.

 Vers dix heures trente une chape noire  envahit l'horizon et une monstrueuse giboulée balaya notre petit lycée perdu dans sa campagne. "C'est la fin du monde" murmura Aymeric en contemplant les éléments déchaînés. David rigola nerveusement mais je n'entendis pas ce qu'il disait car le vacarme était à son comble et une averse de grêle opiniâtre s'acharnait sur les vitres de la salle de classe. J'essayai de faire diversion en leur promettant de leur apprendre le nom de toutes les parties du corps sans exception en espagnol. Il me sembla entendre le mot "cojones" quelque part du côté de Joao mais je n'en suis pas certaine. Je renonçai finalement, abandonnant ma pédagogie aux intempéries et recommandant l'âme des 3èmes MDP6 aux bons soins de Sainte Rita. "La fin du monde, vous dis-je" balbutia encore Aymeric, une lueur hallucinée au fond de ses pupilles sombres.

A onze heures une accalmie me permit de tenter une sortie. Ma voiture ressemblait à une baleine échouée au milieu d'une énorme flaque d'eau, la plus grosse que j'aie jamais vue je dois avouer. J'osai une traversée et parvint stoïquement à me hisser à bord, le revers de mon pantalon de flanelle complètement trempé et avec une vague sensation d'humidité au niveau de la chaussure droite.

 

 Maman m'attendait sagement assise dans son grand fauteuil coquille, le dos bien calé par un gros coussin fleuri et volanté.

- Tu es bien en avance aujourd'hui ! fit-elle.

- Pas plus que ça tu sais …

- J'en étais sûre ! Je l'avais remarqué ! Avec ce réveil que tu m'as offert à Noël, les minutes passent plus vite qu'avec l'ancien.

Cela n'avait en soi rien d'exceptionnel, ce réveil était neuf et plus performant je regrettai toutefois d'avoir jeté l'autre….

 - Tu ne sais pas ce que j'ai entendu à la radio ce matin ?  reprit-elle avant que je puisse faire une quelconque remarque, il parait qu'il y a encore deux papes en vie : Jean XXIII et Jean XXV et ils ont dit qu'il y en a même un qui a encore ses parents.

J'émis un vague borborygme dubitatif.

 - Tu sais Moum, je ne m'y connais pas trop en papes moi…

 - Moi non plus ma petite-fille, mais reconnais que c'est bizarre, ça se voit quand même un pape quand c'est vraiment mort tu ne crois pas ?

Sûr que maman avait raison, je me demandai comment ces deux-là avaient pu passer aussi facilement à travers les mailles du filet. Le cas de ce Jean XXV surtout me semblait pour le moins très étrange…

J'étais encore absorbée par mes pensées quand je revins au lycée. La porte principale était déjà fermée et il venait de se remettre à pleuvoir. Je m'acharnai sur la poignée en pestant contre le règlement intérieur quand elle céda par enchantement. De l'autre côté mon Sauveur avait les traits d'Aymeric.

- C'est la fin du monde Madame, répéta-t-il d'une voix sombre, ses yeux fous roulant derrière les montures roses de ses lunettes.


mardi 18 novembre 2008

On se dirait en novembre

Dordogne_Nabirat_etang_1_decembre_2005

Dordogne
Nabirat

décembre 2005


Elle me demande s'il fait beau. Je réponds non, il pleut, il y a du vent, un moche temps maman, un moche temps.

- Déjà qu'on n'a pas eu d'été si ce n'est pas malheureux quand même, grommelle-t-elle. On se dirait en novembre, tu ne trouves pas ?

 Sa tasse de café refroidit entre ses mains fripées. Par la fenêtre j'entrevois les bois qui escaladent le côteau d'en face, les branches presque toutes nues du ginkgo biloba et les traînées de pluie froide sur les vitres de la chambre. Elle a raison maman, on se dirait vraiment en novembre.

 - Tu dors maman ?

 Non, elle ne dort pas, elle a l'air d'écouter les mots que je ne dis pas. Elle sent "Dune" de chez Christian Dior. Je trouve l'impression surprenante, c'était mon parfum avant, enfin, il y a longtemps. Je préfère quand elle sent le 5 de Chanel. Je ne supporte plus cette odeur que j'ai eue.

 - Je crois que je dors trop tu vois dit-elle.

 Elle se cale dans son gros coussin à volant. Elle parait soucieuse d'un coup.

 - J'ai peur tu sais.

 - Peur de quoi maman ? Je suis là.

 La veine bleue sous la peau diaphane de sa tempe bat doucement. Je sais qu'elle a peur un jour de trop dormir mais elle ne le dira pas, des fois que ça lui donnerait de trop mauvaises idées au sommeil. Elle termine son café en faisant une vilaine grimace et se met à fredonner "Le Chanteur de Mexico".

 - Tu sais que je n'ai pas eu mon café ce matin ?

 - Mais maman, tu viens de le terminer !

 - Tu vois, je devais dormir encore, je ne m'en suis même pas rendue compte.

 Une bourrasque chargée de pluie déferle sur les carreaux. Elle ne m'entend pas repartir, elle s'est déjà rendormie.

 

jeudi 21 août 2008

Ethiopiques...

Kenya_mer_de_nuages_juillet_2008

Mer de nuages
juillet 2008


        - "Ma voisine de chambre attend des triplés ! Tu te rends compte, s'exclama maman, le type lui a fait ça d'un coup…".
 Si je me rendais compte ! Je ne laissais pas de mesurer à quel point la nouvelle avait dû semer une jolie petite pagaille dans la maison de retraite. Je me mis à touiller machinalement le yaourt nature posé sur sa tablette repas. Je ne voulais pas mettre en doute les dires de maman mais un détail me chiffonnait quand même.
 - Mais, dis-moi maman, c'est qui le père des triplés… ?
 - Ça ma petite fille, tu m'en demandes trop ! Qu'est-ce que j'en sais, j'ai pour principe de ne pas me mêler de la vie privée des autres. Son mari bien sûr, enfin je crois…
 Je me hasardai timidement à lui rappeler que Madame Petitjean était veuve et qu'à quatre-vingt-dix-sept ans sonnés une grossesse tenait pour tout dire du miracle. J'eus droit immédiatement à un cours de gynécologie en règle (si j'ose dire…), illustré d'innombrables exemples de ménopause tardive et de grossesses non désirées. Je n'obtins par contre aucun renseignement satisfaisant sur le géniteur et vu l'état de décrépitude avancée de la plupart des résidents j'en arrivai à la conclusion qu'il s'agissait bien d'un miracle.
 - Elle est quand même partie en Ethiopie dans cet état…
 Je sentis un brin d'admiration poindre dans sa voix.
 - C'est beau l'Ethiopie tu sais et puis on y est vite maintenant… Au fait, tu sais que Christelle attend des triplés ?
 - Je croyais que c'était Madame Petitjean….
 - Madame Petitjean?!!!!!! Et bien heureusement que non, elle est complètement gâteuse !!!

mardi 27 mai 2008

Flux de sud

Gironde_Bordeaux_Chartrons2_30_05_2008

Gironde
Bordeaux, Bacalan
mai 2008


        Nous sommes dans un flux de sud paraît-il, cela expliquerait les orages à répétition, les déluges quotidiens, les nuages récalcitrants et les soirs chagrins.
- "Hé ! le sud, garde ton flux et envoie-nous le soleil". J'ai beau m'égosiller, le sud n'entend rien et mon parapluie n'a plus le temps de sécher entre deux averses. Ce n'est pas bon pour le moral toute cette eau, j'ai même croisé des gens à Bordeaux qui commençaient à en perdre l'entendement et qui se baladaient parapluie bleu ouvert sous des cieux encore cléments.
 -"Comment, s'est écrié Maman, il pleut encore ! Tu es sûre ?". Vous n'imaginez pas comme j'en étais sûre, aussi sûre que deux et deux font quatre, c'est vous dire.
 - "Tu veux que je te dise ma petite fille, a renchéri Maman, tout ça c'est de la faute à la sécheresse.
Un long silence s'est installé dans la chambre 35 de la maison de retraite. Il faut dire que maman buvait son café et quand maman boit son café elle se tait… Cela tombait bien, je n'avais pas envie de parler non plus, j'avais déjà bien assez de regarder la pluie s'écraser sur les carreaux. Maman a reposé son verre avec soin sur la tablette et s'est essuyée le coin de la bouche avec sa serviette.
-" La faute à la sécheresse et à la guerre !!" s'est-elle exclamée d'un air inspiré. Au fait, tu penseras à me racheter du chocolat fourré praliné à l'orange, l'infirmière m'a tout mangé cette garce !
Depuis le temps que je vous parle de Maman, j'ai oublié de préciser qu'elle était d'une parfaite mauvaise foi… mais quand même, si elle avait raison pour cette histoire de flux de sud ?
 

 



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