mercredi 26 août 2009
Le Chat de Schrödinger
La lumière
n'est déjà plus tout à fait la même, aujourd'hui quelque chose a changé,
imperceptible comme si la clarté du jour était devenu moins vaste et moins
crue. Une ambiance dorée, plus enveloppante habille le jardin et limite le
regard à la cime des platanes de l'allée qui mène à la Solitude. Aujourd'hui
j'ai terminé la confiture de pêche et je suis aussi allée voir maman.
Elle, je l'ai
trouvée comme d'habitude assise dans son gros fauteuil, calée par un oreiller à
la taie volantée. La seule chose qui n'était pas pareille c'est le long tube
flexible qui allait de son nez à une
machine à oxygène. "Pschiitttt…. Pfffffff ; Pschiit…. Pffffff ",
faisait la machine accrochée aux narines de maman sans que cela ne semble la gêner
la moins du monde. Elle battait bien comme il faut la mesure avec son pied et
sa main au rythme des "Pschiittt…. pfffff… ; pschiittt…. pfffff….". Maman
a toujours eu le rythme dans le sang.
- Comment
va ton chat aujourd'hui ? m'a-t-elle demandé sans ambages.
J'ai mis
un peu de temps à lui répondre, à cause des "pschiiitt…. pfffff…." d'abord,
et ensuite parce qu'elle ne me demande jamais de nouvelles du chat.
- Il va
bien pour un vieux chat de vingt ans, ai-je répondu.
Elle est
restée songeuse un moment.
-Tu crois?
je ne le pensais pas si léger, je ne lui aurais pas donné plus de trois kilos.
Son pied
et sa main continuaient de battre la mesure. "Tu devrais servir le café à
ton père, il va refroidir" a-t-elle ajouté. J'ai eu bêtement envie de
rigoler en pensant que papa aurait du mal à refroidir davantage et puis j'ai
réalisé qu'elle devait parler du café. Je suis vraiment parfois en dessous de
tout. Pour faire diversion, je lui ai filé un des petits chocolats de chez
Harrods qu'elle s'est mise à suçoter d'un air inspiré.
- Tu crois
qu'on peut être vivant et mort à la fois ?
Depuis
que maman a plongé dans la fantaisie la plus éhontée, il est parfois difficile
de savoir de quoi elle parle. Je ne savais donc pas trop si elle me demandait
cela à cause du chat ou à cause de papa. La seconde possibilité me paraissait
la plus délicate à traiter. J'entrepris donc lâchement de lui parler de Schrödinger.
- Ma
petite fille se déchaîna-t-elle, tu crois que c'est le moment de me parler d'un
cinglé qui enfermait les chats sans défense avec une fiole de poison dans une
boite en carton pour prouver qu'il était mort et vivant à la fois hein ?
- C'était
juste une expérience de pensée, tu vois, il ne l'a jamais fait pour de vrai
juré.
Elle se
calma un peu puis reprit
- Parce
que tu vois, des fois j'ai l'impression d'être morte et si on ne peut pas être
mort et vivant à la fois c'est que je suis vivante, c'est tout ce que je
voulais savoir ! Et puis sois gentille, sors-moi ton chat des genoux, il est un
peu lourd et il m'empêche de respirer.
"Pschiiittt….pffffff
; pschiittt…. pfffff….."
samedi 11 juillet 2009
Noël en juillet

Lot et Garonne
Villeneuve-Sur-Lot, le Pont des Cieutats
novembre 2007
Les
hortensias sont énormes dans le petit jardin et la vigne vierge bruit du
vrombissement continu des abeilles. Par contre je n'ai pas beaucoup vu les
écureuils cette année et si ce n'étaient les coquilles de noisette qui jonchent
la pelouse, on pourrait croire qu'ils ne sont pas revenus. Lao Tseu paresse sur
le fauteuil relax, elle surveille les préparatifs du départ, s'étonne de la
présence d'une trottinette et d'un tube de dentifrice à la fraise parmi le tas
de bagages qui s'accumulent dans le couloir.
Je suis
en vacances et l'idée m'en est agréable même si ce n'est pas tout fait comme
d'habitude ou juste vraiment comme d'habitude, la trottinette mise à part et le
dentifrice à la fraise aussi bien entendu.
J'ai
rangé la maison et laissé les consignes aux enfants : "n'oubliez pas
d'arroser les bonsaïs, de nettoyer la gamelle du chat faites attention aux
orages, faites attention à vous, faites…".
Je suis
allée voir maman aussi et je lui ai expliqué que je partais un peu, pas trop
loin comme l'an dernier alors il ne fallait pas qu'elle s'inquiète. Elle a été
surprise que je ne fête pas Noël à la maison cette année. Je lui ai expliqué
qu'on était le 9 juillet et que Noël était encore loin. "C'est pour ça
qu'il fait si chaud alors" a-t-elle murmuré en laissant ses yeux aveugles
s'attarder sur les défauts du mur de sa chambre.
- Tu t'en vas déjà a-t-elle grogné alors que
je prenais congé, j'avais des choses à te dire mais j'ai oublié.
Je l'ai
rassurée et lui ai affirmé que ce n'était pas grave, que ça allait lui revenir.
- Et
comment veux-tu comprendre ce que je veux te dire si je ne me rappelle plus
! s'est exclamée maman avec colère.
Je l'ai
embrassée bien fort, elle sentait bon le 5 de Chanel comme d'habitude.
- Tu es
vraiment sûre que ce n'est pas Noël ? a-t-elle répété encore une dernière fois
avant que je sorte.
Je suis
en vacances, j'ai presque tout coché sur la liste des choses à faire avant de
partir, il ne reste qu'un timbre à mettre sur une enveloppe et quelques
bricoles sans importance, je n'ai rien oublié….
mardi 28 avril 2009
Le jour de la fin du monde

Lot et Garonne
Le Temple-Sur-Lot, Le Lot
juin 2007
Il
pleuvait encore quand je me levai. Je n'y prêtai guère attention, le phénomène
est assez banal en cette saison et je n'ai pas d'explication plus rationnelle à
vous fournir même si certains autour de moi ont pu par le passé en avancer de
plus fantaisistes. Je déjeunai, je me douchai puis m'habillai avec la rigueur
implacable dont je peux faire preuve à mes heures. Je partis travailler sans même
regarder ma boite e-mail.
Vers
dix heures trente une chape noire envahit
l'horizon et une monstrueuse giboulée balaya notre petit lycée perdu dans sa campagne. "C'est la fin du
monde" murmura Aymeric en contemplant les éléments déchaînés. David rigola nerveusement mais je n'entendis pas ce
qu'il disait car le vacarme était à son comble et une averse de grêle opiniâtre
s'acharnait sur les vitres de la salle de classe. J'essayai de faire diversion
en leur promettant de leur apprendre le nom de toutes les parties du corps sans
exception en espagnol. Il me sembla entendre le mot "cojones" quelque
part du côté de Joao mais je n'en suis pas certaine. Je renonçai finalement,
abandonnant ma pédagogie aux intempéries et recommandant l'âme des 3èmes
MDP6 aux bons soins de Sainte Rita. "La fin du monde, vous dis-je"
balbutia encore Aymeric, une lueur hallucinée au fond de ses pupilles sombres.
A onze
heures une accalmie me permit de tenter une sortie. Ma voiture ressemblait à
une baleine échouée au milieu d'une énorme flaque d'eau, la plus grosse que
j'aie jamais vue je dois avouer. J'osai une traversée et parvint stoïquement à
me hisser à bord, le revers de mon pantalon de flanelle complètement trempé et avec
une vague sensation d'humidité au niveau de la chaussure droite.
Maman
m'attendait sagement assise dans son grand fauteuil coquille, le dos bien calé
par un gros coussin fleuri et volanté.
- Tu es
bien en avance aujourd'hui ! fit-elle.
- Pas
plus que ça tu sais …
- J'en
étais sûre ! Je l'avais remarqué ! Avec ce réveil que tu m'as offert à Noël,
les minutes passent plus vite qu'avec l'ancien.
Cela n'avait en soi rien
d'exceptionnel, ce réveil était neuf et plus performant je regrettai toutefois
d'avoir jeté l'autre….
-
Tu ne sais pas ce que j'ai entendu à la radio ce matin ? reprit-elle avant que je puisse faire une quelconque remarque, il
parait qu'il y a encore deux papes en vie : Jean XXIII et Jean XXV et ils ont
dit qu'il y en a même un qui a encore ses parents.
J'émis un vague borborygme
dubitatif.
-
Tu sais Moum, je ne m'y connais pas trop en papes moi…
-
Moi non plus ma petite-fille, mais reconnais que c'est bizarre, ça se voit
quand même un pape quand c'est vraiment mort tu ne crois pas ?
Sûr que maman
avait raison, je me demandai comment ces deux-là avaient pu passer aussi
facilement à travers les mailles du filet. Le cas de ce Jean XXV surtout me
semblait pour le moins très étrange…
J'étais
encore absorbée par mes pensées quand je revins au lycée. La porte principale
était déjà fermée et il venait de se remettre à pleuvoir. Je m'acharnai sur la
poignée en pestant contre le règlement intérieur quand elle céda par
enchantement. De l'autre côté mon Sauveur avait les traits d'Aymeric.
- C'est la fin du monde Madame, répéta-t-il d'une voix sombre, ses yeux fous roulant derrière les montures roses de ses lunettes.
mardi 18 novembre 2008
On se dirait en novembre

Dordogne
Nabirat
décembre 2005
Elle me
demande s'il fait beau. Je réponds non, il pleut, il y a du vent, un moche
temps maman, un moche temps.
- Déjà
qu'on n'a pas eu d'été si ce n'est pas malheureux quand même, grommelle-t-elle.
On se dirait en novembre, tu ne trouves pas ?
Sa
tasse de café refroidit entre ses mains fripées. Par la fenêtre j'entrevois les
bois qui escaladent le côteau d'en face, les branches presque toutes nues du
ginkgo biloba et les traînées de pluie froide sur les vitres de la chambre.
Elle a raison maman, on se dirait vraiment en novembre.
-
Tu dors maman ?
Non,
elle ne dort pas, elle a l'air d'écouter les mots que je ne dis pas. Elle sent
"Dune" de chez Christian Dior.
Je trouve l'impression surprenante, c'était mon parfum avant, enfin, il y a
longtemps. Je préfère quand elle sent le 5 de Chanel. Je ne supporte plus cette
odeur que j'ai eue.
-
Je crois que je dors trop tu vois dit-elle.
Elle
se cale dans son gros coussin à volant. Elle parait soucieuse d'un coup.
-
J'ai peur tu sais.
-
Peur de quoi maman ? Je suis là.
La
veine bleue sous la peau diaphane de sa tempe bat doucement. Je sais qu'elle a
peur un jour de trop dormir mais elle ne le dira pas, des fois que ça lui
donnerait de trop mauvaises idées au sommeil. Elle termine son café en faisant
une vilaine grimace et se met à fredonner "Le Chanteur de Mexico".
-
Tu sais que je n'ai pas eu mon café ce matin ?
-
Mais maman, tu viens de le terminer !
-
Tu vois, je devais dormir encore, je ne m'en suis même pas rendue compte.
Une bourrasque chargée de pluie déferle sur les carreaux. Elle ne m'entend pas repartir, elle s'est déjà rendormie.
jeudi 21 août 2008
Ethiopiques...
- "Ma voisine de
chambre attend des triplés ! Tu te rends compte, s'exclama maman, le type lui a fait ça d'un
coup…".
Si je
me rendais compte ! Je ne laissais pas de mesurer à quel point la nouvelle
avait dû semer une jolie petite pagaille dans la maison de retraite. Je me mis
à touiller machinalement le yaourt nature posé sur sa tablette repas. Je ne
voulais pas mettre en doute les dires de maman mais un détail me chiffonnait
quand même.
-
Mais, dis-moi maman, c'est qui le père des triplés… ?
- Ça
ma petite fille, tu m'en demandes trop ! Qu'est-ce que j'en sais, j'ai pour
principe de ne pas me mêler de la vie privée des autres. Son mari bien sûr,
enfin je crois…
Je me
hasardai timidement à lui rappeler que Madame Petitjean était veuve et qu'à
quatre-vingt-dix-sept ans sonnés une grossesse tenait pour tout dire du
miracle. J'eus droit immédiatement à un cours de gynécologie en règle (si j'ose
dire…), illustré d'innombrables exemples de ménopause tardive et de grossesses
non désirées. Je n'obtins par contre aucun renseignement satisfaisant sur le
géniteur et vu l'état de décrépitude avancée de la plupart des résidents j'en
arrivai à la conclusion qu'il s'agissait bien d'un miracle.
- Elle
est quand même partie en Ethiopie dans cet état…
Je
sentis un brin d'admiration poindre dans sa voix.
-
C'est beau l'Ethiopie tu sais et puis on y est vite maintenant… Au fait, tu
sais que Christelle attend des triplés ?
- Je
croyais que c'était Madame Petitjean….
-
Madame Petitjean?!!!!!! Et bien heureusement que non, elle est complètement
gâteuse !!!
mardi 27 mai 2008
Flux de sud

Gironde
Bordeaux, Bacalan
mai 2008
Nous sommes dans un flux
de sud paraît-il, cela expliquerait les orages à répétition, les déluges
quotidiens, les nuages récalcitrants et les soirs chagrins.
- "Hé ! le sud, garde ton flux et envoie-nous
le soleil". J'ai beau m'égosiller, le sud n'entend rien et mon parapluie
n'a plus le temps de sécher entre deux averses. Ce n'est pas bon pour le moral
toute cette eau, j'ai même croisé des gens à Bordeaux qui commençaient à en
perdre l'entendement et qui se baladaient parapluie bleu ouvert sous des cieux encore
cléments.
-"Comment,
s'est écrié Maman, il pleut encore ! Tu es sûre ?". Vous n'imaginez pas
comme j'en étais sûre, aussi sûre que deux et deux font quatre, c'est vous
dire.
-
"Tu veux que je te dise ma petite fille, a renchéri Maman, tout ça c'est
de la faute à la sécheresse.
Un long silence s'est
installé dans la chambre 35 de la maison de retraite. Il faut dire que maman
buvait son café et quand maman boit son café elle se tait… Cela tombait bien, je n'avais pas envie de
parler non plus, j'avais déjà bien assez de regarder la pluie s'écraser sur les
carreaux. Maman a reposé son verre avec soin sur la tablette et s'est essuyée
le coin de la bouche avec sa serviette.
-" La faute à la
sécheresse et à la guerre !!" s'est-elle exclamée d'un air inspiré. Au
fait, tu penseras à me racheter du chocolat fourré praliné à l'orange,
l'infirmière m'a tout mangé cette garce !
Depuis le temps que je
vous parle de Maman, j'ai oublié de préciser qu'elle était d'une parfaite
mauvaise foi… mais quand même, si elle avait raison pour cette histoire de flux
de sud ?
mercredi 7 mai 2008
L'année dernière à Marienbad
Aujourd'hui, le jardin
ressemble à peu près à ce que vous voyez sur la photo de l'an dernier sauf que
j'ai mis d'autres pieds de lavande et que le charme est moins gros. Il n'y a
pas à tortiller, ce charme il faut absolument que je le fasse rabattre cet automne
sinon il va prendre toute la place et déjà que le jardin n'est pas si grand que
ça… Il y a d'autres choses aussi qui ont changé depuis l'an dernier comme ma
monture de lunettes ou ma japonaise mais ça, ça ne se voit pas bien sur la
photo évidemment.
Aujourd'hui
c'était un mercredi un peu spécial, moins que celui de la semaine dernière bien
sûr mais un peu spécial quand même. Figurez-vous qu'au lieu de faire un cours
de français aux Terminales Bac Pro, j'ai fait un cours d'art plastique. J'ai
bien aimé, ça change, comme le jardin cette année par rapport à l'an dernier.
Je crois que je ne me suis pas trop mal débrouillée et que les élèves ont
apprécié. Assurer un cours d'art plastique au lieu d'un cours de français c'est
comme pour un médecin psychiatre assurer une garde en ORL ou en gynéco.
Globalement on a la méthode mais pas forcément la formation adéquate et puis
bien entendu, assurer un cours d'art plastique quand on est prof de lettres ça
craint moins que de pratiquer une amygdalectomie quand on est psychiatre, ça
tombe sous le sens !
A la
fin de la matinée j'étais crevée parce que j'avais fait un tel tabac en art plastique
en première heure que du coup j'ai décidé de continuer avec les autres classes.
J'ai pu terminer la case africaine de Bastien et les 3èmes PVP ont
dessiné dans leur cahier d'espagnol la plus belle carte d'Amérique Latine qu'on
puisse imaginer. A onze heures, j'ai donc rangé la colle, les pinceaux et les
fusains et je suis partie voir maman.
Elle
dormait quand je suis rentrée dans sa chambre. J'ai toujours des scrupules à la
réveiller : quand elle dort elle ne voit pas le temps passer et si je ne la
réveille pas elle se plaint de ce que je ne l'ai pas fait. Elle a fait semblant de sursauter et a paru étonnée
que je sois là alors que j'avais passé toute la nuit avec elle.
-
Maman, lui ai-je fait remarquer, je n'étais pas avec toi cette nuit enfin
!".
Elle m'a lancé un long
regard indigné et peut-être même un brin apitoyé et a ajouté :
-
"Si tu n'étais pas là, comment ça se fait que je t'ai vue dans ma nuit ?
D'ailleurs, tu as même écrit !".
Elle a
refermé ses paupières sur ses pupilles aveugles et s'est rendormie à moins
qu'elle n'ait fait semblant. Je me sentais un peu bête. Comment lui dire que
parfois on croit voir ce qu'on désire tellement voir et qu'on finit par croire
qu'on a vraiment vu ce qu'on a cru voir ? Je ne sais pas si je suis très
claire…. Je n'ai rien dit, vous pensez bien. Ce qui m'embêtait c'est que
j'aurais bien voulu savoir ce que j'avais écrit la nuit dernière. Je me
souviens juste d'avoir dormi, d'avoir rêvé de manteau jaune ou peut-être rouge…
la routine quoi !
jeudi 10 avril 2008
Mille couleurs

Lot et Garonne
Lacépède
avril 2008
Il s'était mis à pleuvoir
vers vingt-trois heures : une grosse pluie d'orage qui frappait fort les tuiles
roses du toit. Enfoncée jusqu'au menton dans la tiédeur de ma couette, je
l'écoutais en rêvassant. Le roman de Barbara Kingsolver posé sur mon ventre glissa
sur le côté, puis sur la moquette dans un chuintement doux de pages qui
claquent dans le vide. Je ne le ramassai pas. Je pensais juste qu'il me faudrait le faire avant d'éteindre la lumière,
ou si je voulais lire encore un peu. Les oreilles de Lao Tseu se redressèrent
imperceptiblement mais son corps demeura parfaitement immobile contre le mien. Il
y avait dans la chambre des choses qui se mouvaient et d'autres pas. Je faisais
partie de la deuxième catégorie. La pluie redoubla d'intensité et le tonnerre
gronda au loin. "Quand il tonne en avril c'est du vin dans le baril"
aurait dit maman. Mais maman n'entend plus le tonnerre depuis belle lurette,
c'est tout juste si elle m'entend moi quand je lui dis dans l'oreille droite
" Coucou maman, je suis là". Quant aux éclairs, il y a près de trente
ans que ses pupilles mortes n'en ont pas vu un. L'envie soudaine de sortir sous
la pluie m'assaillit sans crier gare. L'eau c'est bon, ça lave de ce qui vous
salit et des souvenirs qui vous obstruent la vie. J'allais même y coller maman
dessous, comme ça, dans sa jolie chemise de nuit rose en pilou et en satin. Toute
cette pluie allait effacer les traces et les bleus que la chute de la veille
avait fait éclore sur son visage. L'eau ça lave et ça délave, le gris du ciel,
le sang séché juste là au coin du nez.
Mais je savais bien que ce
n'était pas très raisonnable de vouloir mettre maman sous la pluie : on ne met
pas une très vieille dame sourde et aveugle sous la pluie, ça tombe sous les
sens…
Je ramassai "Les
cochons au paradis" de Barbara Kingsolver et j'éteignis la lumière. La pluie continuait de tomber.










