Les contes de la Luciole

Blog à plume et à photo, au gré de mon humeur

mercredi 26 août 2009

Le Chat de Schrödinger


Kenya_mer_de_nuages_juillet_2008

Mer de nuages
juillet 2008

 

 

La lumière n'est déjà plus tout à fait la même, aujourd'hui quelque chose a changé, imperceptible comme si la clarté du jour était devenu moins vaste et moins crue. Une ambiance dorée, plus enveloppante habille le jardin et limite le regard à la cime des platanes de l'allée qui mène à la Solitude. Aujourd'hui j'ai terminé la confiture de pêche et je suis aussi allée voir maman.

Elle, je l'ai trouvée comme d'habitude assise dans son gros fauteuil, calée par un oreiller à la taie volantée. La seule chose qui n'était pas pareille c'est le long tube flexible qui allait de son nez à une machine à oxygène. "Pschiitttt…. Pfffffff ; Pschiit…. Pffffff ", faisait la machine accrochée aux narines de maman sans que cela ne semble la gêner la moins du monde. Elle battait bien comme il faut la mesure avec son pied et sa main au rythme des "Pschiittt…. pfffff… ; pschiittt…. pfffff….". Maman a toujours eu le rythme dans le sang.

- Comment va ton chat aujourd'hui ? m'a-t-elle demandé sans ambages.

J'ai mis un peu de temps à lui répondre, à cause des "pschiiitt…. pfffff…." d'abord, et ensuite parce qu'elle ne me demande jamais de nouvelles du chat.

- Il va bien pour un vieux chat de vingt ans, ai-je répondu.

Elle est restée songeuse un moment.

-Tu crois? je ne le pensais pas si léger, je ne lui aurais pas donné plus de trois kilos.

Son pied et sa main continuaient de battre la mesure. "Tu devrais servir le café à ton père, il va refroidir" a-t-elle ajouté. J'ai eu bêtement envie de rigoler en pensant que papa aurait du mal à refroidir davantage et puis j'ai réalisé qu'elle devait parler du café. Je suis vraiment parfois en dessous de tout. Pour faire diversion, je lui ai filé un des petits chocolats de chez Harrods qu'elle s'est mise à suçoter d'un air inspiré.

- Tu crois qu'on peut être vivant et mort à la fois ?

Depuis que maman a plongé dans la fantaisie la plus éhontée, il est parfois difficile de savoir de quoi elle parle. Je ne savais donc pas trop si elle me demandait cela à cause du chat ou à cause de papa. La seconde possibilité me paraissait la plus délicate à traiter. J'entrepris donc lâchement de lui parler de Schrödinger.

- Ma petite fille se déchaîna-t-elle, tu crois que c'est le moment de me parler d'un cinglé qui enfermait les chats sans défense avec une fiole de poison dans une boite en carton pour prouver qu'il était mort et vivant à la fois hein ?

- C'était juste une expérience de pensée, tu vois, il ne l'a jamais fait pour de vrai juré.

Elle se calma un peu puis reprit

- Parce que tu vois, des fois j'ai l'impression d'être morte et si on ne peut pas être mort et vivant à la fois c'est que je suis vivante, c'est tout ce que je voulais savoir ! Et puis sois gentille, sors-moi ton chat des genoux, il est un peu lourd et il m'empêche de respirer.

"Pschiiittt….pffffff ; pschiittt…. pfffff….."

 

 

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samedi 11 juillet 2009

Noël en juillet

Lot_et_Garonne_Villeneuve_Sur_Lot_11_2007

Lot et Garonne
Villeneuve-Sur-Lot, le Pont des Cieutats
novembre 2007


Les hortensias sont énormes dans le petit jardin et la vigne vierge bruit du vrombissement continu des abeilles. Par contre je n'ai pas beaucoup vu les écureuils cette année et si ce n'étaient les coquilles de noisette qui jonchent la pelouse, on pourrait croire qu'ils ne sont pas revenus. Lao Tseu paresse sur le fauteuil relax, elle surveille les préparatifs du départ, s'étonne de la présence d'une trottinette et d'un tube de dentifrice à la fraise parmi le tas de bagages qui s'accumulent dans le couloir.

Je suis en vacances et l'idée m'en est agréable même si ce n'est pas tout fait comme d'habitude ou juste vraiment comme d'habitude, la trottinette mise à part et le dentifrice à la fraise aussi bien entendu.

J'ai rangé la maison et laissé les consignes aux enfants : "n'oubliez pas d'arroser les bonsaïs, de nettoyer la gamelle du chat faites attention aux orages, faites attention à vous, faites…".

 

Je suis allée voir maman aussi et je lui ai expliqué que je partais un peu, pas trop loin comme l'an dernier alors il ne fallait pas qu'elle s'inquiète. Elle a été surprise que je ne fête pas Noël à la maison cette année. Je lui ai expliqué qu'on était le 9 juillet et que Noël était encore loin. "C'est pour ça qu'il fait si chaud alors" a-t-elle murmuré en laissant ses yeux aveugles s'attarder sur les défauts du mur de sa chambre.

 - Tu t'en vas déjà a-t-elle grogné alors que je prenais congé, j'avais des choses à te dire mais j'ai oublié.

Je l'ai rassurée et lui ai affirmé que ce n'était pas grave, que ça allait lui revenir.

- Et comment veux-tu comprendre ce que je veux te dire si je ne me rappelle plus ! s'est exclamée maman avec colère.

Je l'ai embrassée bien fort, elle sentait bon le 5 de Chanel comme d'habitude.

- Tu es vraiment sûre que ce n'est pas Noël ? a-t-elle répété encore une dernière fois avant que je sorte.

 

Je suis en vacances, j'ai presque tout coché sur la liste des choses à faire avant de partir, il ne reste qu'un timbre à mettre sur une enveloppe et quelques bricoles sans importance, je n'ai rien oublié….

 

mardi 28 avril 2009

Le jour de la fin du monde

Lot_et_Garonne_Le_Temple_Sur_Lot_14_06_07

Lot et Garonne
Le Temple-Sur-Lot, Le Lot
juin 2007


 Il pleuvait encore quand je me levai. Je n'y prêtai guère attention, le phénomène est assez banal en cette saison et je n'ai pas d'explication plus rationnelle à vous fournir même si certains autour de moi ont pu par le passé en avancer de plus fantaisistes. Je déjeunai, je me douchai puis m'habillai avec la rigueur implacable dont je peux faire preuve à mes heures. Je partis travailler sans même regarder ma boite e-mail.

 Vers dix heures trente une chape noire  envahit l'horizon et une monstrueuse giboulée balaya notre petit lycée perdu dans sa campagne. "C'est la fin du monde" murmura Aymeric en contemplant les éléments déchaînés. David rigola nerveusement mais je n'entendis pas ce qu'il disait car le vacarme était à son comble et une averse de grêle opiniâtre s'acharnait sur les vitres de la salle de classe. J'essayai de faire diversion en leur promettant de leur apprendre le nom de toutes les parties du corps sans exception en espagnol. Il me sembla entendre le mot "cojones" quelque part du côté de Joao mais je n'en suis pas certaine. Je renonçai finalement, abandonnant ma pédagogie aux intempéries et recommandant l'âme des 3èmes MDP6 aux bons soins de Sainte Rita. "La fin du monde, vous dis-je" balbutia encore Aymeric, une lueur hallucinée au fond de ses pupilles sombres.

A onze heures une accalmie me permit de tenter une sortie. Ma voiture ressemblait à une baleine échouée au milieu d'une énorme flaque d'eau, la plus grosse que j'aie jamais vue je dois avouer. J'osai une traversée et parvint stoïquement à me hisser à bord, le revers de mon pantalon de flanelle complètement trempé et avec une vague sensation d'humidité au niveau de la chaussure droite.

 

 Maman m'attendait sagement assise dans son grand fauteuil coquille, le dos bien calé par un gros coussin fleuri et volanté.

- Tu es bien en avance aujourd'hui ! fit-elle.

- Pas plus que ça tu sais …

- J'en étais sûre ! Je l'avais remarqué ! Avec ce réveil que tu m'as offert à Noël, les minutes passent plus vite qu'avec l'ancien.

Cela n'avait en soi rien d'exceptionnel, ce réveil était neuf et plus performant je regrettai toutefois d'avoir jeté l'autre….

 - Tu ne sais pas ce que j'ai entendu à la radio ce matin ?  reprit-elle avant que je puisse faire une quelconque remarque, il parait qu'il y a encore deux papes en vie : Jean XXIII et Jean XXV et ils ont dit qu'il y en a même un qui a encore ses parents.

J'émis un vague borborygme dubitatif.

 - Tu sais Moum, je ne m'y connais pas trop en papes moi…

 - Moi non plus ma petite-fille, mais reconnais que c'est bizarre, ça se voit quand même un pape quand c'est vraiment mort tu ne crois pas ?

Sûr que maman avait raison, je me demandai comment ces deux-là avaient pu passer aussi facilement à travers les mailles du filet. Le cas de ce Jean XXV surtout me semblait pour le moins très étrange…

J'étais encore absorbée par mes pensées quand je revins au lycée. La porte principale était déjà fermée et il venait de se remettre à pleuvoir. Je m'acharnai sur la poignée en pestant contre le règlement intérieur quand elle céda par enchantement. De l'autre côté mon Sauveur avait les traits d'Aymeric.

- C'est la fin du monde Madame, répéta-t-il d'une voix sombre, ses yeux fous roulant derrière les montures roses de ses lunettes.


mardi 18 novembre 2008

On se dirait en novembre

Dordogne_Nabirat_etang_1_decembre_2005

Dordogne
Nabirat

décembre 2005


Elle me demande s'il fait beau. Je réponds non, il pleut, il y a du vent, un moche temps maman, un moche temps.

- Déjà qu'on n'a pas eu d'été si ce n'est pas malheureux quand même, grommelle-t-elle. On se dirait en novembre, tu ne trouves pas ?

 Sa tasse de café refroidit entre ses mains fripées. Par la fenêtre j'entrevois les bois qui escaladent le côteau d'en face, les branches presque toutes nues du ginkgo biloba et les traînées de pluie froide sur les vitres de la chambre. Elle a raison maman, on se dirait vraiment en novembre.

 - Tu dors maman ?

 Non, elle ne dort pas, elle a l'air d'écouter les mots que je ne dis pas. Elle sent "Dune" de chez Christian Dior. Je trouve l'impression surprenante, c'était mon parfum avant, enfin, il y a longtemps. Je préfère quand elle sent le 5 de Chanel. Je ne supporte plus cette odeur que j'ai eue.

 - Je crois que je dors trop tu vois dit-elle.

 Elle se cale dans son gros coussin à volant. Elle parait soucieuse d'un coup.

 - J'ai peur tu sais.

 - Peur de quoi maman ? Je suis là.

 La veine bleue sous la peau diaphane de sa tempe bat doucement. Je sais qu'elle a peur un jour de trop dormir mais elle ne le dira pas, des fois que ça lui donnerait de trop mauvaises idées au sommeil. Elle termine son café en faisant une vilaine grimace et se met à fredonner "Le Chanteur de Mexico".

 - Tu sais que je n'ai pas eu mon café ce matin ?

 - Mais maman, tu viens de le terminer !

 - Tu vois, je devais dormir encore, je ne m'en suis même pas rendue compte.

 Une bourrasque chargée de pluie déferle sur les carreaux. Elle ne m'entend pas repartir, elle s'est déjà rendormie.

 

Posté par Mrs K à 18:28 - Les petites chroniques d'une vieille dame indigne - Commentaires [14] - Permalien [#]
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jeudi 21 août 2008

Ethiopiques...

Kenya_mer_de_nuages_juillet_2008

Mer de nuages
juillet 2008


        - "Ma voisine de chambre attend des triplés ! Tu te rends compte, s'exclama maman, le type lui a fait ça d'un coup…".
 Si je me rendais compte ! Je ne laissais pas de mesurer à quel point la nouvelle avait dû semer une jolie petite pagaille dans la maison de retraite. Je me mis à touiller machinalement le yaourt nature posé sur sa tablette repas. Je ne voulais pas mettre en doute les dires de maman mais un détail me chiffonnait quand même.
 - Mais, dis-moi maman, c'est qui le père des triplés… ?
 - Ça ma petite fille, tu m'en demandes trop ! Qu'est-ce que j'en sais, j'ai pour principe de ne pas me mêler de la vie privée des autres. Son mari bien sûr, enfin je crois…
 Je me hasardai timidement à lui rappeler que Madame Petitjean était veuve et qu'à quatre-vingt-dix-sept ans sonnés une grossesse tenait pour tout dire du miracle. J'eus droit immédiatement à un cours de gynécologie en règle (si j'ose dire…), illustré d'innombrables exemples de ménopause tardive et de grossesses non désirées. Je n'obtins par contre aucun renseignement satisfaisant sur le géniteur et vu l'état de décrépitude avancée de la plupart des résidents j'en arrivai à la conclusion qu'il s'agissait bien d'un miracle.
 - Elle est quand même partie en Ethiopie dans cet état…
 Je sentis un brin d'admiration poindre dans sa voix.
 - C'est beau l'Ethiopie tu sais et puis on y est vite maintenant… Au fait, tu sais que Christelle attend des triplés ?
 - Je croyais que c'était Madame Petitjean….
 - Madame Petitjean?!!!!!! Et bien heureusement que non, elle est complètement gâteuse !!!

Posté par Mrs K à 14:18 - Les petites chroniques d'une vieille dame indigne - Commentaires [10] - Permalien [#]

mardi 27 mai 2008

Flux de sud

Gironde_Bordeaux_Chartrons2_30_05_2008

Gironde
Bordeaux, Bacalan
mai 2008


        Nous sommes dans un flux de sud paraît-il, cela expliquerait les orages à répétition, les déluges quotidiens, les nuages récalcitrants et les soirs chagrins.
- "Hé ! le sud, garde ton flux et envoie-nous le soleil". J'ai beau m'égosiller, le sud n'entend rien et mon parapluie n'a plus le temps de sécher entre deux averses. Ce n'est pas bon pour le moral toute cette eau, j'ai même croisé des gens à Bordeaux qui commençaient à en perdre l'entendement et qui se baladaient parapluie bleu ouvert sous des cieux encore cléments.
 -"Comment, s'est écrié Maman, il pleut encore ! Tu es sûre ?". Vous n'imaginez pas comme j'en étais sûre, aussi sûre que deux et deux font quatre, c'est vous dire.
 - "Tu veux que je te dise ma petite fille, a renchéri Maman, tout ça c'est de la faute à la sécheresse.
Un long silence s'est installé dans la chambre 35 de la maison de retraite. Il faut dire que maman buvait son café et quand maman boit son café elle se tait… Cela tombait bien, je n'avais pas envie de parler non plus, j'avais déjà bien assez de regarder la pluie s'écraser sur les carreaux. Maman a reposé son verre avec soin sur la tablette et s'est essuyée le coin de la bouche avec sa serviette.
-" La faute à la sécheresse et à la guerre !!" s'est-elle exclamée d'un air inspiré. Au fait, tu penseras à me racheter du chocolat fourré praliné à l'orange, l'infirmière m'a tout mangé cette garce !
Depuis le temps que je vous parle de Maman, j'ai oublié de préciser qu'elle était d'une parfaite mauvaise foi… mais quand même, si elle avait raison pour cette histoire de flux de sud ?
 

 

Posté par Mrs K à 14:29 - Les petites chroniques d'une vieille dame indigne - Commentaires [0] - Permalien [#]
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mercredi 7 mai 2008

L'année dernière à Marienbad


jardin_06_2006

Jardin de Khassiopée

        Aujourd'hui, le jardin ressemble à peu près à ce que vous voyez sur la photo de l'an dernier sauf que j'ai mis d'autres pieds de lavande et que le charme est moins gros. Il n'y a pas à tortiller, ce charme il faut absolument que je le fasse rabattre cet automne sinon il va prendre toute la place et déjà que le jardin n'est pas si grand que ça… Il y a d'autres choses aussi qui ont changé depuis l'an dernier comme ma monture de lunettes ou ma japonaise mais ça, ça ne se voit pas bien sur la photo évidemment.
 Aujourd'hui c'était un mercredi un peu spécial, moins que celui de la semaine dernière bien sûr mais un peu spécial quand même. Figurez-vous qu'au lieu de faire un cours de français aux Terminales Bac Pro, j'ai fait un cours d'art plastique. J'ai bien aimé, ça change, comme le jardin cette année par rapport à l'an dernier. Je crois que je ne me suis pas trop mal débrouillée et que les élèves ont apprécié. Assurer un cours d'art plastique au lieu d'un cours de français c'est comme pour un médecin psychiatre assurer une garde en ORL ou en gynéco. Globalement on a la méthode mais pas forcément la formation adéquate et puis bien entendu, assurer un cours d'art plastique quand on est prof de lettres ça craint moins que de pratiquer une amygdalectomie quand on est psychiatre, ça tombe sous le sens !
 A la fin de la matinée j'étais crevée parce que j'avais fait un tel tabac en art plastique en première heure que du coup j'ai décidé de continuer avec les autres classes. J'ai pu terminer la case africaine de Bastien et les 3èmes PVP ont dessiné dans leur cahier d'espagnol la plus belle carte d'Amérique Latine qu'on puisse imaginer. A onze heures, j'ai donc rangé la colle, les pinceaux et les fusains et je suis partie voir maman.
 Elle dormait quand je suis rentrée dans sa chambre. J'ai toujours des scrupules à la réveiller : quand elle dort elle ne voit pas le temps passer et si je ne la réveille pas elle se plaint de ce que je ne l'ai pas fait. Elle a fait semblant de sursauter et a paru étonnée que je sois là alors que j'avais passé toute la nuit avec elle.

 - Maman, lui ai-je fait remarquer, je n'étais pas avec toi cette nuit enfin !".
Elle m'a lancé un long regard indigné et peut-être même un brin apitoyé et a ajouté :
 - "Si tu n'étais pas là, comment ça se fait que je t'ai vue dans ma nuit ? D'ailleurs, tu as même écrit !".
 Elle a refermé ses paupières sur ses pupilles aveugles et s'est rendormie à moins qu'elle n'ait fait semblant. Je me sentais un peu bête. Comment lui dire que parfois on croit voir ce qu'on désire tellement voir et qu'on finit par croire qu'on a vraiment vu ce qu'on a cru voir ? Je ne sais pas si je suis très claire…. Je n'ai rien dit, vous pensez bien. Ce qui m'embêtait c'est que j'aurais bien voulu savoir ce que j'avais écrit la nuit dernière. Je me souviens juste d'avoir dormi, d'avoir rêvé de manteau jaune ou peut-être rouge… la routine quoi !

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jeudi 10 avril 2008

Mille couleurs

Lot_et_Garonne_Lac_p_de_avril_2008

Lot et Garonne
Lacépède
avril 2008


Il s'était mis à pleuvoir vers vingt-trois heures : une grosse pluie d'orage qui frappait fort les tuiles roses du toit. Enfoncée jusqu'au menton dans la tiédeur de ma couette, je l'écoutais en rêvassant. Le roman de Barbara Kingsolver posé sur mon ventre glissa sur le côté, puis sur la moquette dans un chuintement doux de pages qui claquent dans le vide. Je ne le ramassai pas. Je pensais juste qu'il me faudrait le faire avant d'éteindre la lumière, ou si je voulais lire encore un peu. Les oreilles de Lao Tseu se redressèrent imperceptiblement mais son corps demeura parfaitement immobile contre le mien. Il y avait dans la chambre des choses qui se mouvaient et d'autres pas. Je faisais partie de la deuxième catégorie. La pluie redoubla d'intensité et le tonnerre gronda au loin. "Quand il tonne en avril c'est du vin dans le baril" aurait dit maman. Mais maman n'entend plus le tonnerre depuis belle lurette, c'est tout juste si elle m'entend moi quand je lui dis dans l'oreille droite " Coucou maman, je suis là". Quant aux éclairs, il y a près de trente ans que ses pupilles mortes n'en ont pas vu un. L'envie soudaine de sortir sous la pluie m'assaillit sans crier gare. L'eau c'est bon, ça lave de ce qui vous salit et des souvenirs qui vous obstruent la vie. J'allais même y coller maman dessous, comme ça, dans sa jolie chemise de nuit rose en pilou et en satin. Toute cette pluie allait effacer les traces et les bleus que la chute de la veille avait fait éclore sur son visage. L'eau ça lave et ça délave, le gris du ciel, le sang séché juste là au coin du nez.
Mais je savais bien que ce n'était pas très raisonnable de vouloir mettre maman sous la pluie : on ne met pas une très vieille dame sourde et aveugle sous la pluie, ça tombe sous les sens…
Je ramassai "Les cochons au paradis" de Barbara Kingsolver et j'éteignis la lumière. La pluie continuait de tomber.

Posté par Mrs K à 14:20 - Les petites chroniques d'une vieille dame indigne - Commentaires [0] - Permalien [#]
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