dimanche 29 novembre 2009
Qu'est-ce que tu veux à Noël ?

Villeneuve-Sur-Lot
Notre Dame du Bout du Pont sous la neige
janvier 2006
-
Qu'est-ce tu veux à Noël?
Il lui avait
demandé ça en remplissant à ras-bord de Chocapic son vieux bol bleu ébréché. Elle
protesta silencieusement, il n'allait plus y en avoir pour le goûter du petit. "Il
en reste un peu, ne râle pas" dit-il en rajoutant le lait froid sur les
céréales. Elle en conclut qu'il avait du entendre malgré tout, ou alors pire,
qu'il savait lire désormais dans ses pensées. Elle se rassura du mieux qu'elle
put, si tel avait été le cas, il aurait su ce qu'elle voulait à Noël.
- Alors ?
marmonna-t-il en mastiquant bruyamment le contenu de l'énorme cuillérée à soupe
qu'il venait d'engloutir
- Je …. Balbutia-t-elle
mal à l'aise alors qu'une déferlante de cadeaux aussi divers qu'inutiles submergeait
son esprit. Je…..
Elle
ressentit une impression inexplicable d'irritation mêlée de tendresse. Elle aurait
voulu s'écrier "Surtout pas un truc comme l'an passé! Il y a des parents
qui déshéritent leurs enfants pour moins que ça !". Mais, les mots se
terrèrent bêtement dans sa gorge faisant obstacle à toute autre tentative de
formulation concrète.
- Bah !
c'est pas la peine de te ruiner, une bricole… tu trouveras bien…. finit-elle par
lui répondre piteusement avec la plus parfaite lâcheté qui soit.
Dans une
autre vie, elle aurait sans doute demandé avec toute la grandeur d'âme dont
elle pouvait faire preuve, "la Paix sur le monde", "la
Tolérance", "la fin de la misère, des inégalités", "un
monde plus juste ou le plus fort ne soumet pas le plus faible" et bien
d'autres choses encore dans le genre. Entre temps bien des événements lui
avaient fait prendre conscience qu'il n'y avait pas grand-chose à attendre de
ce côté-là, ni de Dieu, ni du Père-Noël et encore moins du genre humain.
- Je
voudrais changer tout mon matériel photo. Elle ponctua sa phrase d'un sourire
rayonnant de pixels haut de gamme.
Le
jeune-homme reposa la cuillère qu'il allait porter à sa bouche, déglutit
péniblement sa salive. Une lueur d'incrédulité brillait dans ses yeux bleus.
- Mais
m'man, il y en a au moins pour trois mille euros…
- Et
alors? je sais… tu viens de me demander ce que je voulais à Noël, tant pis si
ce n'est pas réaliste. Et puis sinon tu vois, je suis ta mère depuis bientôt
vingt-quatre ans alors tu dois quand même avoir une idée de ce qui peut me
faire plaisir ou pas et si tu n'es pas capable de te creuser un peu le neurone
pour me dénicher tout seul la-petite-surprise-géniale-pas-chère-du-tout-mais-qui-va-me-faire-plaisir-à-tous-les-coups,
alors je vais te dire une chose, je ne veux rien !
Il
chipotait maintenant dans son bol où le lait avait pris une teinte chocolatée.
- Tu ne
finis pas tes Chocapic ? demanda-t-elle.
- Si, si et puis après j'irai en racheter un paquet pour le petit, ce serait bête que tu retournes à Auchan rien que pour des céréales…
samedi 19 septembre 2009
"C'est pour ton bien"

Lot et Garonne
Champ de tournesols
27 juillet 2009
"
C'est pour ton bien" disait maman. Papa le disait aussi mais il n'était pas
souvent là alors ça ne compte pas vraiment. Tout était toujours pour mon bien
sauf qu'à la fin j'en avais mal de tous ces "c'est pour ton bien".
Je
sais bien pourtant que j'aurais dû me sentir comblée de tant de sollicitude, de
tant d'attentions.
- Mets
ton manteau !
-
mais m'man…
-
Mets ton manteau, tu vas prendre froid, c'est pour ton bien !
A
bien y réfléchir, je n'ai pas le souvenir qu'elle m'ait un jour dit "c'est
pour ton mal". Il faut admettre que ça ne sonne pas si bien et puis c'est
logique, on ne dit pas aux gens qu'on leur veut du mal. En principe du moins,
bien sûr.
La
première fois que j'ai dit "c'est pour ton bien" ce devait être à un
enfant, un des miens peut-être. Comme il y a longtemps je ne m'en souviens pas
bien. Par contre la dernière fois je me rappelle, c'était hier :
-
Allez maman, je t'en prie encore un peu, un tout petit peu…
Elle
faisait non de la tête et repoussait ma main du bout de ses doigts trop
maigres.
J'ai
essuyé les gouttes sur son menton, doucement, comme on fait pour un petit
enfant.
- Allez maman, il faut que tu manges un peu, c'est pour ton bien."
vendredi 31 juillet 2009
Les mots tournesols

Crédit photo :
mcdh
Il était
déjà très tard mais par ma fenêtre entrouverte me parvenaient les cris
d'enfants jouant un peu plus haut dans la rue. L'obscurité redessinait l'écho
de leurs voix qui sonnaient pures dans le silence. La chienne s'était endormie
dans ma robe de chambre. Elle gémit doucement dans son sommeil et sa patte
arrière balaya le vide comme pour chasser un quelconque esprit malfaisant. Je
posai ma main sur son flanc pour la rassurer et le téléphone sonna.
- Il est
tard, dit de l'autre côté la voix un peu contrite. Ce n'était pas vraiment une
question, ni même un constat,
plutôt quelque chose comme une excuse un
peu vague teintée de regret.
- Je ne
dormais pas encore fis-je. Tu vas ?
- Je
vais, je va et toi tu vas ?
Je lui
expliquai que j'allais, que je faisais pleuvoir le soleil, un nouveau tour avant
de m'envoler vers la Perfide Albion histoire de contrer des cieux chagrins
toujours prompts à fondre en eaux. "Je suis presque au point, je sais
transformer les tournesols en lumière. C'est du plus bel effet, je te jure !"
Il rit un
peu. En réalité je ne lui parlai pas de la perfide Albion, juste du soleil et
des tournesols. Je ne voulais pas qu'il croie n'importe quoi, qu'il ait du
chagrin ou même rien qu'un peu de peine.
- Je vois
la lune et les étoiles, un petit bout de lune et des myriades d'étoiles. Sa
voix était un peu tendue parce qu'il était ému. Il fit une pause qui me parut
une éternité. Puis, il me parla de renard et d'apprivoisement et de ce qu'il
avait appris des lions de la savane.
Je ne
pouvais pas d'ici lui toucher le flanc pour le rassurer alors j'essayai le tour
des mots-tournesols qui mettent du soleil au fond des yeux. C'est un tour
difficile vous savez et il ne vaut mieux pas le rater.
Quand
j'en eus fini avec les mots-tournesols il y eut de nouveau le cri des enfants
toujours un peu plus haut dans la rue puis le bruit qu'il fait lui quand il
souffle la première bouffée d'une cigarette.
- Je
vais, je va dit-il et je sus à sa voix-léopard qu'il disait vrai.
samedi 7 mars 2009
Abuelo

Espagne
Saragosse, vieux quartiers
mars 2007
-
"No te vayas abuelo, no te vayas…"
La voix lui parvient vaguement amortie, presque
ailleurs. A cette heure, il n'y a personne dans les rues étroites de la ville.
Vieux quartiers, briquette rose, odeurs de friture et de nourriture mêlées. Là-bas, les maisons
semblent disparaître dans un brouillard de lumière. Il marche tranquillement
vers le halo blanc qui absorbe les murs.
- "No te vayas abuelo, no te vayas…"
La
voix est plus pressante, entêtante. Il ne voit rien cependant, que le silence
de ces pas qui montent vers lui. Du plus loin de ses souvenirs, il ne se rappelle
pas cette ville ou alors à peine, comme dans un rêve. Il lui semble aussi qu'il
marche moins vite. Ses semelles heurtent en silence les pavés anciens comme
s'il foulait une ouate compacte. Là-bas, déchirant la lumière qui pleut, il
distingue trois silhouettes sombres.
- "No te vayas abuelo, no te vayas…"
Cette voix, oui cette voix, est celle d'un très
jeune-homme ou percent encore les aigues de l'enfance. Elle est très proche et
son rythme se précipite à ses oreilles dans un bruissement essoufflé. Il
voudrait lui répondre, lui dire de ne pas s'inquiéter mais plus un son ne
franchit ses lèvres pâles. Là-bas, il les a reconnues ces figures ancestrales.
Il attend, il n'ira pas plus loin. Plus rien ne presse.
samedi 14 février 2009
La squatteuse de la Providence
Toulouse, Canal Latéral
novembre 2006
La
petite silhouette trottine sur les berges du Canal du Midi. Le gros cabas
délavé est trop lourd pour elle mais, il fait doux, elle n'y pense pas trop.
Renée est vraiment très petite, elle n'est plus très jeune non plus.
Un
automobiliste la regarde passer et se dit qu'elle aurait dû prendre le bus, ou
le métro peut-être. Il ne sait pas que pour elle, c'est déjà un luxe de trop.
Il disparaît dans le flot de circulation ininterrompue. Renée ne l'a même pas
aperçu.
Renée
a hâte d'arriver chez elle et de poser ses paquets. Peu de choses en somme, de
quoi manger pendant quelques jours, un pull bien chaud et de bonnes bottines
doublées. La bénévole de l'association les avait mis de côté exprès pour elle :
"C'était pile votre taille et encore impeccable".
Renée
ne se plaint pas, d'ailleurs elle ne se plaint jamais : tout ne va-t-il pas au
mieux depuis qu'elle a trouvé "La Providence" où elle s'est installée
l'hiver dernier?
Oui,
elle a hâte de retrouver le clapotis de l'eau sur la coque rouillée, de
s'asseoir dans la petite cabine où dansent des rideaux de dentelle.
La
semaine dernière, près du cimetière, un marchand lui a laissé son dernier
chrysanthème. Il est jaune vif et il allume de son éclat l'onde glauque où il
se réfléchit. Oui, vraiment, il y a bien longtemps qu'elle ne s'est pas sentie
aussi heureuse.
Sur sa
hanche, elle sent battre au rythme de ses pas, le poids de la clé qui ouvre la
porte de son bonheur.
L'homme
maugrée. Il est gros et gras et sa botte vient d'enfoncer le panneau vermoulu
qui n'a pas résisté. Il maugrée et le torrent de cailloux lapidaires qui roule
dans son accent n'augure rien de bon. Il a pris le batelier d'à côté à parti.
Celui-ci tape en touche : il ne pouvait pas savoir ; elle lui avait assuré
qu'on lui avait demandé d'entretenir la péniche. Ce n'est qu'une pauvre vieille
après tout.
Le gros
ne décolère pas, il n'admet pas qu'on puisse être rentré chez lui sans y être
invité. L'autre ne l'écoute plus. Là-bas il vient d'apercevoir la silhouette
menue de Renée. Il comprend qu'elle a compris.
Renée
sait que ce soir elle pourra dormir au foyer d'accueil mais après ? Elle ne
veut pas aller dans cet hospice de vieux où l'on met tous les sdf de son âge.
Renée ravale ses sanglots. Le cabas délavé pèse des tonnes dans son cœur et dans sa poche, bat une clé qui n'ouvre plus rien. (novembre 2006)
jeudi 11 décembre 2008
Le 7ème jour de l'Avent ou le jour où Khassiopée arrêta le temps

Etang bleu du 7ème jour de l'Avent
décembre 2008
Quand le
soleil se leva sur le 7ème jour de l'Avent, le ciel s'inonda de bleu
et la lumière se poudra d'or. La température de l'air s'éleva lentement, juste
assez pour qu'il ne fît ni trop chaud ni trop froid et que n'en fût perturbé le
fragile équilibre entre l'air, la terre, l'eau et le feu.
Elle
contempla le résultat et se sentit satisfaite. Elle décida alors qu'il n'en
serait plus jamais autrement et elle arrêta le temps.
-"Ah
! Khassiopée qu'as-tu fait fée-lonne, s'écria l'amoureux qui passait par là. Ma
belle m'attend bientôt mais hélas demain jamais ne viendra puisque du temps tu
as, le cours arrêté!
Le
malheureux fondit en pleurs et se perdit en lamentations sans fin. La fée, loin
de s'émouvoir de ces bruyants transports, se mirait impassible dans l'eau
d'un étang bleu. Elle réfléchit un peu et lança à l'amoureux transi :
-
Cherche t-en quelqu'une autre aujourd'hui, je te parie qu'elle vaudra bien
celle de demain. Pour l'heure cesse donc ces pleurs inutiles, tu me fatigues et
laisse-moi en tête à tête avec moi-même, j'ai encore des choses à me
dire."
L'amoureux
s'éloigna en trébuchant sur les cailloux
du chemin puis il disparut au détour d'un bois. La fée replaça une mèche de ses
cheveux en souriant à son image dans l'eau bleue de l'étang. Elle se disait
qu'il ne pleuvrait plus puisque demain serait encore aujourd'hui.
-
" Ah ! Khassiopée qu'as-tu fait fée-dayins, terroriste des âmes en peine,
s'écria le désespéré. Demain aurait pu être un jour meilleur mais jamais je ne le
saurai puisque à vivre toujours aujourd'hui tu m'as injustement condamné !
Le
désespéré avisa alors le tronc d'un chêne qui traînait par là et se mit à s'y
cogner le crâne comme un forcené. Le visage de la fée s'empreignit d'un profond
ennui à la vue de l'affligeant spectacle d'autant que le passé-simple du
verbe empreindre était fort laid.
-
Eh donc ! si au lieu de mettre à mal cet arbre centenaire tu profitais
d'aujourd'hui pour mettre fin à tes jours. Si ce n'est le jour idéal, je ne m'y
connais pas. Pour l'heure cesse donc ce vacarme et laisse-moi au bonheur de me
complaire d'être bien.
Le désespéré s'éloigna en courant sur les cailloux du chemin puis il disparut lui
aussi au détour du bois. La fée caressa le miroir de l'eau et le bout de ses
doigts fit naître une infinité de ronds concentriques qui vinrent se
rompre doucement sur la berge. Elle se disait mieux vaut aujourd'hui quand on
est sûr de rien et pas même du temps qu'il fera demain.
-
Ah ! Khassiopée qu'as-tu fait fée-rôsse, s'écria avec l'accent du Sud-ouest le
renard, l'ami fidèle qui l'aimait tant. Jamais ne reviendra l'heure du prochain
rendez-vous puisque du temps tu as le cours arrêté. Tu peux mirer ton éternel
bonheur dans les eaux bleues de l'étang à jamais figé, il ne survivra pas à son
éternité.
Contrairement
aux deux autres, le renard ne se lamenta ni ne pleura, pas plus qu'il ne se
fracassa le crâne sur le tronc du vieux chêne centenaire. La fée toujours impassible ne
disait rien mais sur son visage passa l'onde très lisse des souvenirs anciens.
-
Dis-moi renard, je ne sais ce que tu faisais hier, ni avant-hier ni encore
avant avant-hier mais moi, j'attendais demain et cela m'a bien fatiguée et aujourd'hui,
je voudrais bien me reposer.
Dans
le ciel, le soleil se mit à protester, il était tard, il avait envie de se
coucher. La Lune faisait grise mine car elle ne pouvait pas vraiment se lever
quant aux étoiles quelle horreur, plus personne ne les verrait briller. "-
Et s'il ne pleut jamais plus s'offusqua le brin d'herbe et bien je mourrai et
c'est bien triste".
-
C'est vrai que c'est triste pensa la fée, le renard a raison : aujourd'hui aura sans doute encore
plus de sens demain, même s'il pleut et elle décida de reprendre le chemin de
demain.
Vint
le huitième jour de l'Avent, puis le neuvième, puis tous les autres ainsi que
le renard et la fée-licitée.
dimanche 12 octobre 2008
Les mauvaises pensées
Kenya
Masaï Mara
juillet 2008
Parfois,
j'ai de mauvaises pensées. C'est tellement bon d'avoir de mauvaises pensées.
Tenez par exemple mon ancienne propriétaire trouve toutes les excuses possibles
et inimaginables pour ne pas me rendre ma caution. Pourtant, j'ai toujours payé
mon loyer rubis sur l'ongle et même en avance certains mois.
"-
Et l'usure des moquettes ma petite Madame Lacouture, vous y avez pensé à
l'usure des moquettes hein ?
-
Peut-être qu'au bout de neuf ans, c'est un peu normal non qu'elles soient un
peu usées les moquettes ? me suis-je risquée à avancer. Sans compter que ses
moquettes entre nous, ce n'étaient pas des tapis persans non plus, mais là je
me suis juste contentée de le penser.
- Et
puis, les haies ont été mal entretenues, il faut les faire tailler, et ça coûte
cher ma p'tite dame un jardinier à l'heure".
Ça, c'était la parole de trop. L'envie m'est
montée subitement, et s'est imposée comme une évidence. Je me suis imaginée
aspergeant méticuleusement les troènes avec un brouet de round-up juste avant
de lui remettre les clés, ni vue ni connue, pas vue pas prise !
Il
paraît que c'est sain d'avoir de mauvaises pensées, alors c'est sûr, je dois
être rudement saine à l'intérieur nonobstant les pensées mauvaises… Autant vous
dire que je n'ai pas acheté de round-up, je n'ai pas récupéré ma caution non
plus mais je me sentais apaisée, vengée comme qui dirait.
"J'ai
comme envie d'n'importe quoi, comme envie de crever ton chat, comme envie
d'tout casser chez toi…". La chanson de Manu Chao s'est mise à me
trotter dans la tête. Ce sont vraiment de très mauvaises pensées, ai-je pensé…
Il parait que cette semaine le round-up et la mort-aux-rats sont en promotion à Terre du Sud et il faudrait que je change la chaîne de la tronçonneuse aussi ai-je encore pensé….
Je remercie l'auteur de ces très mauvaises pensées dont je me suis librement inspirée !
mardi 9 septembre 2008
Des hirondelles et des colchiques

Lot et Garonne
Canal Latéral, Agen
septembre 2006
Tout d'abord
il y a eu les colchiques sur la pelouse du jardin public de la mairie. Je les
ai vues sans les voir, elles y sont tous les ans, l'événement n'avait donc rien
d'exceptionnel en soi. Je n'ai pas fait le rapprochement ou je n'ai pas voulu
le faire. Ensuite il y a eu les hirondelles perchées sur le fil du téléphone
comme des notes de musique sur une portée. Do, ré, mi, fa dièse, la ? oui, la,
si … silence ou pause. De point d'orgue point par contre. Je me suis arrêtée
pour les observer. L'hirondelle est un oiseau délicat et fuselé, ravissant,
rare, trop rare. Elles lissaient leurs plumes avec soin, faisaient bouffer
celles de leur jabot sans un regard pour la pauvre créature que je suis.
Certaines voletaient ça et là puis sans crier gare se mettaient à monter à
toute vitesse très haut dans le ciel. L'averse qui s'est abattue à ce moment-là
n'a pas paru les surprendre plus que ça. Un vent tiédasse et mauvais s'est levé
et les hirondelles se sont mises à tanguer sur leur fil sans qu'aucune ne semble
s'en émouvoir. "L'hirondelle ne fait pas le printemps" a crié une
voix dans la voiture qui s'impatientait derrière moi. J'avais reconnu Mathieu,
un élève de la nouvelle promo de bac pro. Il revenait avec des copains de faire
"les courses" pour la semaine à l'internat. Je lui ai fait signe de
passer, il m'a doublé en klaxonnant et j'ai vu leurs mains qui s'agitaient
derrière les vitres pour me dire bonjour. Je suis restée seule encore un moment
avec les hirondelles, j'ai repensé à Alexandre, aux colchiques du jardin public
et j'ai compris que l'automne serait là bientôt.
lundi 12 mai 2008
Un tee-shirt "Zara"

Espagne
San Sebastian
juillet 2007
La couleur du ciel est
bien plus clémente que la météo voulait bien le prétendre. Vous avez du temps,
beaucoup de temps. Il s'étire en un pont immense entre deux rives : aujourd'hui
n'est plus tout à fait hier et pas encore exactement demain. Vous avez décidé
de jardiner pour le passer, le temps, et parce qu'il y a dans le jardinage
comme une manifestation de tendresse, comme une douceur qui vous rend paisible.
Vous avez tondu l'herbe déjà
un peu haute mais épargné les pâquerettes, ce qui prend juste un peu plus de
temps. Vous avez rempoté le petit pot d'oeillets et ce bégonia un peu moche que
l'on vous avait offert. Vous vous êtes assise et vous avez contemplé le petit
jardin, satisfaite du résultat et des oiseaux qui piaillent dans les branches
et puis vous êtes rentrée dans la maison pour vous laver et vous changer.
Il fait déjà trop chaud
pour remettre ce petit haut rose aux manches évasées, pas encore assez pour le
débardeur "One Step". Votre main se tend et s'empare machinalement du
polo rayé sans manches de chez Zara. Sa maille est douce à la peau et souligne
joliment votre poitrine menue. Vous tendez l'étoffe pour effacer les faux-plis
de l'hiver et vous l'ajustez sur les hanches. Voilà, comme ça, c'est parfait. Vous
le portez sur un jean's moulant qui vous fait des jambes longues, très longues
de sauterelle. Vous vous sentez jolie et pour être sûre vous jetez un œil dans
le miroir. Ce n'est pas votre image qui vous fait vaciller, il n'y a rien à
dire vous êtes canon. C'est juste que le temps a passé et que ce n'est plus
hier. On s'habille de rien quand les jours sont doux mais pas des souvenirs qui
vous iraient encore. Je me dis qu'il faudrait plus souvent vider ses armoires
et jeter à l'oubli les lambeaux du temps.
vendredi 22 février 2008
Du tour du Lac d'Hossegor

Landes
Lac d'Hossegor
février 2008
Le tour du lac d'Hossegor
est un rituel comme la confiture d'abricots. Cette dernière demeure toutefois
un rituel saisonnier, tributaire de l'ensoleillement et du prix au kilo sur le
marché de Capbreton. La marche à pied n'est tributaire de rien, pas même de la
météo, juste de mon courage. Ce matin j'en avais à revendre, du courage bien
sûr et puis le ciel était bleu et la brise marine, comme il se doit.
Pour accomplir le rituel dans
les règles, il faut observer un certain protocole car le tour du lac d'Hossegor
ne se fait pas à "la va-vite" ou pire, à "la-va-comme-j'te-pousse".
Tout d'abord, il faut
choisir le moment idéal : le matin à marée basse me semble le plus indiqué. Le
matin parce que c'est le moment où vous avez le plus de chance de faire des rencontres
intéressantes ; à marée basse parce que c'est plus joli, qu'il y a des pêcheurs
de coquillages, des enfants qui pataugent dans la vase, des aigrettes qui se
prennent pour des anges et des gens qui ne font rien, juste regarder l'eau
abandonner doucement les rives.
Deux grandes écoles
s'affrontent concernant le sens dans lequel il convient de réaliser le tour :
celle du "dans le sens des aiguilles d'une montre" et celle du
"dans le sens inverse des aiguilles d'une montre". Aucune n'est
meilleure que l'autre, même si pour ma part je suis une adepte de la seconde.
Au terme de quelques
centaines de mètres l'œil s'habitue à la lumière aveuglante et les sens
commencent à percevoir la réalité ambiante : une étendue liquide et sombre où
se mirent des barques, le ciel et ses nuages et de coquettes maisons. Ensuite,
le nez apprivoise les senteurs de marée, même pas des relents, juste une odeur
un peu tenace comme un souvenir d'enfant. Il n'y a pas de bruit sauf de temps
en temps au loin la rumeur de la route et dans le ciel le criaillement des
oiseaux qui s'égaillent.
Le promeneur du tour du
lac est un être silencieux, son chien, quand il en a un, aussi. Le promeneur du
tour du Lac est essentiellement friqué et retraité, une femme seule et son
chien de race et de petite taille. Mais la liste n'est pas exhaustive on peut y
croiser l'adepte forcené du jogging matinal, il peut être jeune, beau et
athlétique mais il est essentiellement plus si jeune, pas si beau et un brin
bedonnant. Son pendant féminin peut être elle aussi jeune, belle et athlétique
mais la promeneuse du tour du lac est le plus souvent le double parfait de son
homologue masculin sauf qu'elle est souvent blonde peroxydée avec une queue de
cheval (je ne saurais pas interpréter cette récurrence, certains critères
m'échappent). En saison estivale le profil type est plus varié, on se promène
en famille, la notion de classe sociale s'amenuise, les chiens sont toujours de
race mais plus gros. De temps en temps on croise un couple rarement d'amoureux
et parfois, si vous avez de la chance, beaucoup de chance vous me croiserez
moi, escortée de la Philosophe.
Mais attention, si vous
me croisez le soir, à marée haute et dans le sens des aiguilles d'une montre
alors ce n'est pas moi, ce ne peut pas être moi sauf si et seulement si le
chien qui m'accompagne vous déclare tout de go que "Tout est dans tout et
réciproquement".









