samedi 25 avril 2009
Des pins et des Landes de Gascogne

Landes
Etang Blanc, Seignosse
mars 2003
Avant, je n'aimais pas la forêt des Landes à
laquelle je ne trouvais aucun charme. Les vacances familiales à Vieux Boucau ou
à Capbreton représentaient un véritable calvaire : Je n'avais pas le droit de me
baigner toute seule, jamais avant les deux heures réglementaires de digestion,
jamais avant la fin de la sacro sainte sieste de mon père, qui dans le meilleur
des cas ne s'achevait jamais avant dix sept heures. Cela correspondait
généralement à l'heure où la marée était déjà trop haute pour que je puisse
nager sans danger ou bien encore à celle où il se remettait à pleuvoir.
Les jours
où il faisait soleil papa décidait que pour changer de la plage on irait se
promener en forêt. Pendant que toutes mes copines prenaient de belles couleurs
je me coltinais dix bornes dans une voiture chauffée à blanc pour atterrir dans
une clairière suffocante. Je traînais derrière mes parents et ma sœur qui déjà faisait trop de bruit. Les pins élançaient leurs maigres silhouettes
jusqu'au ciel bleu : ce n'est pas joli un pin maritime. J'éprouvais par contre
une fascination morbide pour les longues plaies béantes de leurs troncs. La
résine s'écoulait lentement dans de petits pots en terre. Ma mère disait que
c'était cruel de les saigner ainsi. Aujourd'hui, il n'y a plus de gemmeurs dans
les Landes.
Plus tard, j'ai découvert la lumière
pâle qui tombe entre les pins au lever de jour, j'ai entendu leur chant dans la
brise, leur plainte les nuits de tempête et écouté leur grande respiration de
géants absurdes. Entre temps j'avais lu Thérèse
Desqueyroux de Mauriac.
dimanche 5 avril 2009
Fantaisie
Pont des Cieutats
Juillet 2008
J'ai rêvé de couleurs chaudes et un brin saturées, d'images improbables dans une campagne dorée que je ne reconnaissais pas.
J'ai rêvé d'Alain qui me donnait la main en me disant "on déjeunera sur l'herbe parce qu'il fait si bon", je crois même qu'il m'embrassait un peu et je trouvais ça étrange et doux.
J'ai rêvé d'une grande cour et de portes-fenêtres, d'un arbre qui poussait entre les pavés disjoints et de pas qui claquaient et me faisaient peur.
J'ai rêvé d'une quête qui n'en finissait pas, de bonheurs sucrés salés et d'une gorgée de vendanges tardives qui laisse dans la bouche la saveur d'un éclat de rire.
J'ai rêvé de reflets dans l'eau du Lot, d'un ciel à l'envers et de l'arche d'un pont d'une rive à l'autre.
dimanche 25 janvier 2009
Retirada : Janvier 1939 / Janvier 2009
Juanito
sentit une petite masse tiède renifler sa main avec curiosité. Il réprima une
exclamation, et ramena son bras sous la couverture mitée qui le protégeait à
peine de l'humidité du baraquement. Le rongeur détala sans bruit dans
l'obscurité. Sur le matelas voisin, Aurelio, un gosse d'à peine dix sept ans
bien qu'il prétende en avoir cinq ou six de plus, se grattait le bas ventre
énergiquement et, Juanito se demanda un instant s'il ne préférait pas davantage
la compagnie des rats à celle des morpions. Le gamin avait accepté qu'on lui
tonde le crâne pour le débarrasser de
ses hôtes indésirables mais, s'était farouchement opposé à soumettre son pubis
à la tondeuse du coiffeur du camp. Juanito se tourna vers la cloison, incapable
de retrouver le sommeil qui l'avait abandonné. Des images imbriquées les unes
dans les autres saturaient sa mémoire. Le temps s'était arrêté pour lui, deux
mois auparavant, au poste frontière du Boulou submergé par une marée humaine
que la douane française ne parvenait plus à endiguer. Une foule hagarde et
hétéroclite, débordant des Pyrénées, s'écoulait en flots ininterrompus vers la
France pour fuir les forces nationalistes dans une pagaille d'armée en déroute.
La plupart des valides, chargés de paquets, de valises, de baluchons où ils
avaient entassé dans l'urgence de la débâcle leurs biens les plus précieux,
avançaient à pied. Les blessés les plus gravement atteints étaient transportés
sur des brancards de fortune , les autres devaient se contenter de
l'épaule compatissante d'un proche ou de béquilles improvisées, sur lesquelles
ils progressaient, le visage convulsé par l'effort et la fatigue. Parmi les
civils on distinguait l'uniforme des soldats de l'armée républicaine. Ceux-là
n'emportaient rien hormis un ridicule paquetage et leur fusil que les autorités
françaises leur confisquaient avant de passer la frontière. Juanito vit son
fusil rejoindre un tas d'armes qui grossissait au fur et à mesure : on venait
de lui ôter un des derniers objets qu'il possédait encore. Encadrés par un
cordon de gendarmerie, on les conduisit sur la plage. Beaucoup pleuraient,
presque tous cherchaient un proche, qui un mari, qui un fils ou une sœur. Une
vieille femme grelottant de fièvre, assise sur un siège pliant en toile, se
cramponnait au chandelier en argent qu'elle tenait serré contre son coeur en marmonnant un nom que personne ne
comprenait. Ils passèrent là leur première nuit, sous des tentes montées à la
hâte ou, sur un sable rugueux que le soleil hivernal n'avait su encore
réchauffer.
Juanito
ne savait même pas si son frère Francisco était encore vivant. Les dernières
nouvelles qu'il avait eues de lui remontaient à sa sortie de l'hôpital plus de
six mois auparavant. Francisco avait été sérieusement blessé sur tout le côté droit par des éclats de
mitraille qui éclateraient tout au long de sa vie en vilains furoncles
douloureux. Il pensa à sa mère, à son père, à la petite école de Regüelo et lui qui n'avait presque jamais pleuré de sa vie fondit en larmes.
Plus
tard, quand la France, dépassée par l'ampleur de l'événement, se fut un peu
organisée, on les parqua comme des bestiaux dans des camps de réfugiés aménagés
de la Méditerranée à l'Atlantique sans aucun souci d'hygiène ni de confort. A
Argelès ils étaient plus de cinquante mille. La Retirada, avait nivelé par le
bas toutes les différences sociales et intellectuelles, ils n'étaient plus que
de pauvres ères dont l'horizon se déchirait aux barbelés acérés du camp. Les
enfants du village venaient les observer de loin avec l'intérêt malsain que
l'on porte aux animaux étranges et repoussants que l'on voit parfois dans les
foires. Quand il pleuvait trop, l'eau s'engouffrait dans les baraquements,
détrempant les matelas et les couvertures posés à même le sol. Il fallait des
jours pour tout faire sécher, l'odeur de moisi venait se mêler à celle de leurs
corps sales qu'ils ne reconnaissaient plus.
Les "agitateurs" avaient été parqués à l'écart,
dans une sorte de no man's land où ils ne risqueraient pas d'entraîner à la
révolte leurs compagnons de captivité. Les autres, femmes et enfants d'un côté,
hommes et garçons de plus de quatorze ans d'un autre, cohabitaient dans
l'indifférence générale car, la France avait bien d'autres soucis et tous ces
espagnols qui venaient de passer trois années dans la tourmente d'une guerre
fratricide allaient le découvrir bientôt.
L'humiliation de la
défaite eut raison de bien d'entre eux, la dépression, comme les puces et les
morpions, transforma leurs nuits en cauchemar qui les confinait parfois aux
portes de la folie. L'absence d'eau potable amena la dysenterie qui finit de
tuer les plus faibles sans distinction d'âge ni de sexe.
Plusieurs mois après
Juanito put sortir du camp et retrouva son frère Francisco. Ils s'installèrent
en Lot et Garonne et ne le quittèrent plus.
mardi 9 décembre 2008
Deux cent soixante deux

Landes
Seignosse, fleur de dune
juin 2008l
- Le dernier jour de l'hiver, le
printemps, l'été et puis l'automne
- Des journées de pluie ici et
ailleurs
- La Normandie, un brin de muguet
- Un dîner sur une place à
Toulouse
- Le chemin sur la dune
- Deux écureuils dans le noisetier
du jardin
- Trois semaines au Kenya
- Le soleil et la lune
- Un renard au bord de la piscine
- Encore le chemin sur la dune
- Les Pyrénées dans le couchant
- Le premier jour de l'Avent, puis
le deuxième, puis le troisième
- Le quatrième jour de l'Avent,
puis le cinquième, puis le sixième
- Le septième jour de l'Avent
vendredi 7 novembre 2008
La bicyclette verte

Gironde
Bordeaux, Bacalan
décembre 2008
Longtemps j'ai rêvé d'un vélo, un vrai. Le premier
était rouge avec de gros pneus et des stabilisateurs. Quand mon cousin me
l'avait donné il était déjà trop petit pour moi et je n'ai jamais pu m'en
servir. Je lorgnais celui de mon père, un grand vélo d'homme, avec une barre au milieu et des sacoches en
cuir vert. Il l'accrochait dans le garage, bien haut pour qu'il ne prenne pas
de place. J'ai vite appris à le décrocher toute seule. Pour le remettre,
j'avais plus de mal car il était lourd le bougre.
Je le plaçais contre la fenêtre du
bureau, je grimpais dessus et j'essayais de trouver l'équilibre. Mes pieds ne
touchaient pas par terre et j'avais un peu peur de me casser la figure. Je ne
me souviens plus du tout du reste, ni comment j'ai bien pu faire. Je ne me
rappelle pas être tombée une seule fois, le fait est qu'un jour, je suis partie
toute seule et j'ai pédalé jusqu'au bout du chemin. J'ai recommencé, c'était
grisant, d'autant plus grisant que mon père m'avait formellement interdit de
toucher sa bicyclette.
S'il rentrait à l'improviste et ne
trouvait pas son vélo, j'étais punie. Je bénéficiais de la complicité
maternelle mais elle avait ses limites. Ma mère gardait une neutralité
diplomatique pendant que les foudres paternelles s'abattaient sur moi. J'étais
généralement condamnée à des travaux d'utilité domestique, de préférence
ingrats et longs à exécuter. Je ne pensais qu'à ce fichu vélo et je ne
comprenais pas pourquoi il ne voulait pas m'en acheter un.
-"C'est dangereux!" m'a-t-il un jour répondu d'un ton sans réplique. J'ai compris qu'il ne céderait
jamais. J'ai donc continué à lui "emprunter" son vélo ; il a continué à
me punir.
Quand j'ai eu quinze ans, il m'a enfin
acheté un vélo pour aller au lycée. Je ne sais pas pourquoi mon plaisir ne fut pas
aussi grand que je l'aurais cru. Je gardais la nostalgie de mes escapades avec
ce vélo trop grand pour moi. Le temps a passé, j'ai eu une voiture, puis une
autre, j'ai oublié le vélo vert.
Lui, par contre, il s'en servait toujours et cela m'embêtait bien parce qu'il n'était plus tout jeune et j'avais peur qu'il se fasse renverser par une voiture. Alors, j'ai commis l'impensable, je lui ai confisqué sa bicyclette verte en lui disant sévèrement : "C'est dangereux!". Il n'a pas protesté, même un petit peu et j'ai compris qu'il était devenu bien vieux. (Février 2007)
vendredi 12 septembre 2008
Alan Bobbe's Bistro
Alan Bobbe's Bistro. Vingt heures trente sur la terrasse côté jardin. Un concerto pour clarinette de Mozart quelque part en sourdine. Dans la nuit la rumeur de la ville. "Two red snappers, thank you sir". "Please may I have an other drink ?". Christian s'impatiente en tendant son verre vide au garçon qui s'exécute en souriant. Il fait doux, les ibis se sont tus dans les eucalyptus. Christian est un peu pompette, il se pourrait bien que nous aussi mais ce Chablis est si bon. Alan Bobbe's Bistro, chic et cher, résolument branché à ce qu'il paraît. Christian nous raconte ses souvenirs "Mes chéris je suis tellement content de vous voir". Christian s'installe avec nous, Christian parle, parle, serré dans sa salopette en jean clair, il parle des gens, il parle d'Obama, une fois, oui une fois dans son restaurant "mais c'était avant qu'il soit candidat" précise-t-il. Il rit dans sa moustache et éteint sa énième cigarette. Il rit Christian mais je sais qu'il pleure dedans. Le chablis a mis encore plus de bleu dans ses yeux et le bracelet de ses doigts danse autour de mon poignet. "Venez mes chéris, venez " et Christian nous entraîne pour un dernier café. Dans le bar du Alan Bobbe's Bistro délicieusement kitsch il n'y a que nous et un vieux phono qui joue une chanson de Dean Martin ou de Franck Sinatra. Lumière tamisée. "Somebody from France asks for you". Christian disparaît happé par le téléphone et nous laisse seuls avec de vieilles photos en noir et blanc. "Tu vois là, c'est son ami. Il est mort il y a quelques années". "Et là ?". "Et là, je ne sais pas, et là non plus". "J'arrive, nous crie Christian". Il est tard Christian, il est tard. La voix de Dean Martin ou peut-être de Franck Sinatra s'égrène dans le silence. "Fais-moi danser, please". "Arrête tes conneries, tu sais bien que je ne sais pas danser". Il prend ma main et embrasse doucement le bout de mes doigts. "Vous partez déjà, et les photos ?". "Il est tard Christian, il est tard". Christian prend ma main et m'embrasse du bout des doigts. Il n'a pas lâché le téléphone. "Pour les photos, je reviendrai". See you. La nuit nous enveloppe, see you. Nous disparaissons sans bruit. Thank you Alan Bobbe's, thank you.
jeudi 4 septembre 2008
Et puis ce fut le dernier matin

Kenya
Livingstone, Masaï Mara
août 2008
Il
fallait bien qu'il y ait un dernier matin me disais-je en calant mon appareil
photo sur un sac de haricots. Les premières lueurs de l'aube éclaircissaient la
ligne sombre du levant et je n'y croyais pas encore vraiment. La silhouette
d'un arbre se dessina d'un coup et l'horizon se couvrit de teintes délicates.
Il
fallait bien qu'il y ait un dernier matin me dis-je. Un chacal aboya dans le
lointain mais ce n'était peut-être qu'un chien. Ballottée par les chaos de la piste, je me mis à penser
à toutes mes dernières fois. Dieu sait qu'il y en avait : la dernière fois que
j'avais accompagné mes enfants à l'école, la dernière fois que j'avais sucé mon
pouce, la dernière fois que j'avais dormi chez mes parents, la dernière fois que j'avais allumé une cigarette, la dernière fois que j'avais vu Annick vivante, la
dernière fois que…. La dernière fois que…. Mon cœur saignait de toutes ces
dernières fois mais tout autant de mes premières fois, la première fois que j'avais vu mon petit-fils, la première fois que j'avais allumé une cigarette, la
première fois que j'étais allée en Espagne, la première fois que… la première
fois que ….
- Tu te
souviens de la première fois que tu m'as prise dans tes bras demandai-je à
brûle-pourpoint?
Je
croisai son regard bleu dans le rétroviseur, un peu étonné. C'était un piège, la première fois j'avais trois mois et lui quatre ans, même
moi je ne m'en souvenais pas si ce n'était cette photo qui nous représentait
tous les deux sur le canapé du salon à la maison.
Je me rencognai dans le fond de mon siège. La prochaine fois que...










