mercredi 4 novembre 2009
La semaine des quatre vendredis
Photo M Jones
Aujourd'hui
la semaine a été bizarre. Tout a commencé ce matin quand le réveil a sonné à six heures
et quart. Lao Tseu a péniblement émergé de dedans ma robe de chambre bleue son
éternelle mèche blond vénitien lui balayant le front.
-
Mais Khass, qu'est-ce que tu fais, éteins ce réveil et rendors-toi, ce sont les
vacances, a-t-elle grommelé dans ses moustaches.
Pour
dire vrai, je n'avais pas envie de parler, je n'ai jamais envie de parler à si
tôt et quart. J'ai donc tenté de récupérer ma robe de chambre sans lui répondre,
ce qui a sur le champ déclenché une salve de grognements assassins.
-
Lao Tseu je suis désolée, je travaille ce matin. Nous récupérons le vendredi de
l'Ascension. Comme ça en mai j'aurai plein de jours d'affilée pour paresser au
lit et ne pas te déranger.
Elle
a bondi hors du lit comme un diable en boîte. L'affaire semblait d'un coup la
mettre de très bonne humeur et elle paraissait parfaitement réveillée à
présent.
-
Mais Khass, le mercredi tu ne commences qu'à dix heures….
-
Je sais, mais aujourd'hui c'est spécial, nous rattrapons un vendredi donc, nous
faisons les cours du vendredi, tu vois ?
-
Si je comprends bien, pour toi cette semaine a deux vendredis ?
J'ai
acquiescé, me suis adonnée à quelques tâches habituelles matutinales. L'horloge
indiquait sept heures cinquante quand j'ai garé ma japonaise sur le parking du lycée.
J'ai eu le temps de remarquer qu'il y avait peu de voitures pour un vendredi
matin et encore moins d'élèves devant le portail. Dans la salle des professeurs
par contre tout était normal : mes collègues affichaient la mine morose d'un
jour de rentrée ou du lundi matin (je n'ai guère perçu de nuances radicalement
différentes sur leurs visages en ces deux circonstances). Je suis allée faire
quelques photocopies, ai ouvert la porte de ma salle devant laquelle un seul et
unique élève attendait un peu désoeuvré. Je l'ai invité à entrer. Il régnait
dans la classe une vague odeur de locaux abandonnés. Le chauffage ne
fonctionnait pas, comme d'habitude.
-
Où sont les autres ? me suis-je enquis froidement, ce qui était
particulièrement approprié au su de la température ambiante.
-
Pas encore arrivés, il est trop tôt a-t-il marmonné derrière une écharpe qui
lui mangeait la moitié de la figure.
-
Trop tôt ???!! mais, il est huit heures,
l'heure du cours de français ! ai-je
explosé.
-
Trop tôt pour un lundi M'dme, la navette n'est pas encore arrivée de la gare déclara-t-il
en se laissant mollement glisser sur sa chaise.
-
Mais on n'est pas lundi, on est mercredi !
-
Certes a repris le gamin complètement exténué à présent, mais c'est comme si
c'était lundi puisque hier mardi on était encore en vacances. Du coup hier, c'est
comme si ça avait été dimanche et aujourd'hui lundi et le lundi, les cours ne
commencent qu'à huit heures quarante cinq pour laisser le temps à tous ceux
qui arrivent en train de loin d'arriver. Vous comprenez ?
-
Un peu ai-je murmuré. Mais pourquoi les professeurs sont-ils arrivés comme si
c'était un jour normal… un mercredi, voire un vendredi ou même un mardi ?
-
Non, pas mardi, je vous ai dit que mardi on était encore en vacances. Jeudi si
vous voulez…
-
Non, le jeudi je ne travaille pas, je ne pourrais donc pas être là… tu
comprends ?
Il
a eu un hochement de tête. De vagues clameurs me parvenaient du hall : il était
question de mauvaise communication entre l'administration et les enseignants. J'ai
reconnu la voix de Gillou qui cherchait partout ses élèves. Il me semblait
assez clair à présent que pour la moitié de cet établissement on était vendredi
et pour l'autre lundi, sauf qu'on était mercredi. Vers huit heures quarante
cinq le reste des élèves est arrivé. Je leur ai annoncé que le cours était fini
et qu'en l'occurrence à partir de neuf heures on serait vendredi et plus lundi.
Personne n'a trouvé à redire et j'ai mené mon cours d'espagnol rondement sans
autre incident notable jusqu'à la récréation.
Je
venais à peine de tremper mes lèvres dans ma tasse de café que la chef des
Mangemorts a pointé son nez dans la salle des professeurs en claironnant à
tue-tête :
-
Compte tenu que mercredi prochain est férié et que le jeudi sera comme un
lundi, c'est-à-dire comme aujourd'hui….
Si
elles n'étaient toutes mortes de froid pendant les vacances on aurait entendu
une mouche voler. Chacun restait suspendu à ses lèvres comme fasciné.
-
…. par conséquent, reprit-elle, les cours de huit à neuf heures sont supprimés
afin de laisser aux élèves le temps d'arriver de la gare et d'éviter la
pagaille de ce matin. Madame Khassiopée,
soyez gentille, écrivez ça sur le tableau que tous les collègues soient au
courant.
Je
me suis lâchement défilée en arguant que je ne travaillais pas le jeudi et
qu'il soit comme un lundi me chalait peu. Une autre victime s'est chargée de la
corvée.
Dehors
une grosse averse balayait les arbres du patio. "On dirait des giboulées de
mars" a dit quelqu'un.








